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Les « hotspots » de Macron en Afrique : est-ce la solution ?

Par Claude Sicard,
le dimanche 10 septembre 2017

Notre jeune président vient d’avoir une idée géniale pour réduire le nombre des immigrés se présentant aux frontières de notre pays : installer des « hotspots » dans les pays africains, au sud du Sahel. Dans ces centres de tri, on examinera les dossiers de tous les candidats à l’émigration, et cela leur évitera de risquer leur vie sur de frêles esquifs en Méditerranée… En réalité, cela va seulement les attirer davantage. La véritable solution est bien ailleurs.

Le Figaro du 12 août nous indique que la France envisage d’ouvrir des « hotspots » en tout premier lieu au Niger et au Tchad, pays de transit pour les migrants qui se rendent en Libye pour traverser la Méditerranée. De tels centres vont fonctionner, inévitablement, comme des pompes aspirantes, accroissant encore plus le nombre des candidats à l’installation dans nos pays européens. Comme si l’Europe, déjà submergée par les flux migratoires en provenance des pays africains, n’avait pas assez de problèmes à résoudre, avec tous les migrants qui se présentent aujourd’hui à ses portes.

Procéder au tri des candidats à l’émigration n’est pas la solution : celle-ci consiste bien plutôt à s’attaquer au mal à ses racines mêmes, c’est-à-dire au problème du développement économique des pays africains. Ce problème crucial doit être pris d’emblée au niveau européen, sans plus attendre, car l’Afrique ne pourra pas résoudre ses problèmes toute seule. Il y a urgence, car il s’agit d’un problème vital pour l’avenir même de l’Europe.

L’Afrique : un continent en pleine explosion démographique, qui peine à nourrir ses habitants et à les fournir en eau potable

L’Afrique est encore en pleine phase de croissance au plan démographique. Et c’est le continent qui connait le plus de difficultés pour faire face à ses problèmes de développement économique et social. Ce continent qui comptait seulement 640 millions d’habitants en 1990 en a aujourd’hui 1,2 milliard, et les démographes prévoient que les Africains seront au nombre de 2,5 milliards en 2050. Dans son édition du 8 août dernier le journal Le Monde nous avertit que, en 2100, 40% de l’humanité sera africaine.

Déjà, aujourd’hui, bon nombre de jeunes africains fuient leur pays faute de pouvoir y trouver des conditions de vie acceptables. Plus de 40% de la population sur ce continent vit dans des zones arides ou semi arides, et la proportion de populations africaines soumises à des carences alimentaires, à la fois quantitatives et qualitatives, va croissant. Selon la FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations), elle va passer de 38% en 2013 à 74% en 2040. Dans plusieurs de ces pays les rations alimentaires ne sont que de 1.700 calories par jour (contre environ 3.500 pour un Occidental), les pays les plus affectés étant le Burundi, le Burkina Faso, l’Erythrée et l’Ethiopie. Et le JDD du dimanche 13 août annonce : « 21 millions d’Africains menacés de famine », en citant parmi les pays les plus touchés le Soudan du sud et le Yémen.

Les États de l’Afrique de l’ouest et d’Afrique centrale importent actuellement 8 millions de tonnes de blé chaque année, dont la moitié pour le Nigéria, et 14 millions de tonnes de riz, malgré les efforts entrepris au Sénégal et en Côte d’Ivoire. Quant à l’Algérie, elle est devenue le second pays importateur de céréales dans le monde, après la Chine : il ne faudrait donc pas que les cours du baril de pétrole baissent trop, car ce pays pourrait alors imploser, ce qui ne manquerait pas d’avoir de graves répercussions sur le nôtre. En Afrique, trop nombreux, donc, sont les pays qui ne produisent pas assez de nourriture pour leurs besoins propres et sont trop pauvres pour en importer.

En plus des problèmes de nourriture, se posent un peu partout, de graves problèmes d’eau. Actuellement, 64% seulement des Africains ont accès à une source d’eau potable facilement accessible, et, en 2050, ce seront sans doute bien moins encore, car les évolutions climatiques en cours ne vont pas manquer d’aggraver la situation. Selon une étude OCDE que cite le journal Le Monde, d’ici à 2080 plus de 900.000 personnes pourraient chaque année mourir en raison du stress thermique. Et les eaux sont souvent polluées, ce qui pose un peu partout de graves problèmes de santé.

La vraie solution : un programme d’éradication de la pauvreté en Afrique

Les pays européens tendent à se fermer aux flux migratoires après les évènements de 2015 où l’on vit l’Allemagne accueillir plus d’un million d’immigrés. Les Allemands commencent à s’opposer fortement à la « willkommenskultur » de la chancelière, qui est une fille de pasteur, et 47% d’entre eux considèrent à présent que leur pays a déjà beaucoup trop d’immigrés. En France, ce pourcentage est bien plus élevé : 65% selon un récent sondage de l’IPSOS. Dans plusieurs pays européens on a vu se rétablir des contrôles aux frontières malgré les accords de Schengen, et plusieurs pays de l’Europe de l’Est ont érigé des barrières en barbelés sur la route des migrants en provenance des Balkans. Sofia a même édifié un mur de barbelés rasoirs de 30 kilomètres de long et 3 mètres de haut, sur sa frontière avec la Turquie.

L’accord qu’Angela Merkel a passé en mars 2016 avec Ankara au nom de l’Union européenne pour que la Turquie bloque les transferts d’émigrés vers l’Europe n’est évidemment qu’un pis-aller. La véritable solution, si l’Europe ne veut pas courir le risque de se laisser envahir davantage par des flux migratoires qui ne pourront que se développer d’année en année en provenance de l’Afrique et du Moyen-Orient, consiste, en contrepartie d’un vaste programme de développement, à ramener systématiquement tous ces migrants chez eux, pour le moins tous ceux qui ne sont que des migrants économiques.

Pour cela, il faudra que des négociations soient menées par l’Europe avec les pays émetteurs, négociations qui ne pourront aboutir que si l’Union européenne est à même d’apporter à ces pays des aides considérables en matière de développement. Il va s’agir de sommes de l’ordre de 100 milliards d’euros qu’il va falloir lever, chaque année, ce qui suppose au niveau européen une mobilisation de moyens hors de proportion avec tout ce qui s’est fait jusqu’ici en matière d’aide au développement. Cet effort d’aide, incidemment, correspondrait aux engagements pris en 1970 par les pays de l’OCDE devant les Nations unies, l’objectif visé étant une aide de 0,7% du PIB, chaque année, un objectif que les pays européens sont très loin d’atteindre aujourd’hui.

L’Europe aurait, ainsi, à procéder à l’aménagement dans ces pays de toutes les grandes infrastructures qui font défaut, et elle leur fournirait gracieusement les moyens de développer leurs agricultures, notamment en les approvisionnant en semences sélectionnées, en OGM, en engrais, en pesticides, et en leur fournissant les matériels de culture qui leur font défaut. Et, de son côté, elle mettrait en place les moyens incitatifs nécessaires pour que les entreprises européennes, et notamment les PMI, investissent dans les pays africains, car sans des investissements étrangers importants ces pays ne pourront pas se développer.

Depuis l’ouverture en 1978 de la Chine réalisée par Deng Xiaoping, les investissements directs étrangers (IDE) s’orientent en priorité vers l’Asie, et très peu vers l’Afrique. En 2015, selon un rapport de la CNUCED [1], les investissements étrangers directs réalisés dans les pays en voie de développement se sont montés à 765 milliards de dollars : 500 se sont orientés vers les pays asiatiques, et seulement 59 milliards vers des pays africains, et encore ne s’est-il agi, là, uniquement d’investissements dans le secteur minier et les hydrocarbures : rien dans le secteur manufacturier. L’Afrique a donc besoin que les IDE s’orientent bien davantage dorénavant vers les États qui la composent. Cela nécessitera la création en Europe d’une MIGA [2] européenne, c’est-à-dire d’une agence spécialisée dans l’assurance des investissements dans les pays africains, comme l’a fait la Banque mondiale à Washington, mais en rendant celle-ci beaucoup plus opérationnelle.

Et, sans doute, faudra-t-il aménager dans ces pays des zones correctement équipées pour accueillir et loger les migrants que l’on rapatriera, en prévoyant d’envoyer sur place tous les formateurs nécessaires.

Un financement indolore : la taxation de la publicité ?

Cette mobilisation de fonds colossale, à hauteur de quelque 100 milliards d’euros chaque année, que nous préconisons, va poser de graves problèmes financiers à l’Europe, le budget de fonctionnement de l’UE se montant à 145 milliards d’euros seulement.

Actuellement, chaque pays européen fait de l’aide au développement, et l’UE a par ailleurs son propre budget avec le FED. Au niveau européen, les moyens d’action devraient pouvoir être considérablement renforcés. Cela pourrait se faire selon une formule originale consistant à taxer fortement les dépenses de publicité des firmes dans les 28 pays européens. Les dépenses de publicité, au niveau européen, sont évaluées à quelque 180 à 200 milliards d’euros chaque année, et elles croissent régulièrement de 2% à 3% tous les ans. Si nos firmes en Europe divisaient par deux leurs budgets de publicité, cette mesure étant appliquée à toutes les entreprises uniformément, la situation concurrentielle des unes et des autres n’en serait pas affectée. Quant aux consommateurs, ils n’auraient pas réellement à s’en plaindre, à supposer même qu’ils s’en aperçoivent : cela ne changerait en rien, évidemment, leur vie de tous les jours.

Réduire donc, éventuellement en allant jusqu’à un pourcentage de 50%, les dépenses de publicité dans nos pays pour sortir les pays africains qui sont nos voisins de l’état de grave sous-développement dans lequel ils se trouvent aujourd’hui, avec pour effet d’empêcher que l’Europe ne soit noyée, demain, sous les flux migratoires provenant des pays africains, ne serait donc pas un mauvais calcul pour les Européens. Ce faisant, ce serait s’acquitter, à bon compte finalement, d’un devoir de générosité au plan humain en puisant dans des besoins qui sont superflus, la publicité étant le moteur de notre société de consommation, une société marquée par tous les excès que l’on sait.

Conclusion

Il y a urgence à mettre en place une telle politique : aucun pays européen ne peut en cette matière agir seul. L’Europe aurait à jouer pour une fois dans cette affaire ce rôle protecteur que notre très européen président nous a promis qu’elle jouerait dorénavant. Il est apparemment conscient de ces problèmes puisqu’on l’a entendu déclarer, le 8 juillet dernier au G20 à Hambourg : « Quand des pays ont encore sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien ! ».

En juin 2017, une réunion s’est tenue à Berlin avec 5 pays africains pour mettre sur pieds un plan d’action pour l’Afrique, et l’on va tenter d’élaborer un programme spécifique pour chaque pays candidat. Mais on n’en est qu’au tout début. Ces négociations avec les pays africains vont traîner en longueur, alors qu’il y a urgence. Le premier pas à franchir, pour l’Europe, consiste à déterminer comment l’UE va pouvoir mobiliser les quelque 100 milliards d’euros à consacrer, chaque année, aux problèmes de développement des pays africains. Des blocages étant à redouter, notamment du côté des pays de l’Europe de l’Est, combien de temps faudra-t-il pour franchir ce premier obstacle ? Le Pape François au titre du devoir de générosité qui est le nôtre plaide pour que l’Europe s’ouvre sans restriction à l’accueil de tous les migrants qui affluent chaque année en Europe. Avec la politique que nous préconisons, l’Europe s’acquitterait pleinement de son devoir de charité sans mettre en péril son propre destin.

Claude Sicard
Consultant international, spécialiste des problèmes de développement


[1Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement.

[2Agence multilatérale de garantie des investissements, filiale du Groupe de la Banque mondiale.

Messages

  • on choisit les esclaves comme au bon vieux temps de la traite des noirs avec l’appui des sorciers et chefs de village ?

  • Je ne suis pas d’accord avec la proposition de M. Claude Sicard d’augmenter l’aide publique européenne à l’Afrique (100 Milliards d’euros, voire plus ?). On sait depuis des décennies que les aides publiques constituent un gaspillage de ressources financières des contribuables des pays donateurs car elles sont détournées par les dirigeants corrompus des pays bénéficiaires qui s’enrichissent éhontément et transfèrent leurs avoirs illégitimes hors de leur pays en les appauvrissant d’autant.

    Pour que l’Afrique se développe (et elle est capable de se développer toute seule, comme on les constate depuis plusieurs années dans certains Etats, quand elle remplit les bonnes conditions à cet effet), des conditions préalables indispensables doivent être remplies, notamment par :

    > la sécurité intérieure pour les personnes et les biens,
    > la sécurité aux frontières,
    > des lois qui protègent la propriété des investisseurs domestiques et étrangers contre, entre autres, les confiscations par des moyens illégaux variés et sournois des bénéfices des entrepreneurs investisseurs et garantissent le rapatriement des fonds investis par les investisseurs étrangers
    > une fiscalité claire et prévisible,
    > une administration compétente et intègre,
    > des tribunaux indépendants et des moyens effectifs de faire exécuter les décisions de justice par des autorités légales.

    L’Afrique, pour une bonne part, est loin de présenter ces garanties minimums. En outre, les guerres tribales et les luttes religieuses extrêmes et incessantes font régner les chaos dans la plupart des Etats et fuir les populations.

    Dans ces conditions pourquoi les pays occidentaux devraient-ils "aider" l’Afrique si elle ne s’aide pas elle-même ?

    Les Etats occidentaux n’ont aucun devoir moral de recevoir les réfugiés d’Afrique mais ils ont au contraire le devoir moral de protéger leurs propres habitants contre les flux migratoires non désirés en provenance de pays tiers, qui déstabilisent dangereusement l’ordre des choses dans leur pays. Il ne s’agit pas d’une question de morale individuelle qui reste une question de morale individuelle, précisément. C’est un devoir d’Etat. Invoquer la morale de la part de dirigeants d’Etats pour laisser affluer des migrants non désirés est un moyen facile de cacher leur défaut de sens d’Etat, leur faiblesse et leur incompétence.

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