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La France et l’Europe inquiètes face aux problèmes migratoires :
Quelle stratégie, pour l’Europe ?

Par Claude Sicard,
le mercredi 8 novembre 2017

Pour endiguer l’immigration, l’Europe ne doit-elle pas accroitre considérablement son aide à l’Afrique ? Dans le cadre d’un débat, nous publions ce premier article de Claude Sicard qui défend la thèse de la nécessité d’une refonte complète et d’un renforcement des mécanismes d’aide de l’Europe aux pays africains. Il s’agirait de multiplier par 4 ou 5 les budgets de l’APD destinés à l’Afrique, et d’encourager les entreprises européennes à investir dans ces pays. C’est la seule solution selon lui pour endiguer la pauvreté et obtenir en contrepartie de ces pays qu’ils acceptent de réintégrer chez eux tous les migrants économiques qui chaque année se présentent aux portes de l’Europe.

Nous avons, dans un précédent article, en nous en référant aux plus récents sondages, rappelé que les populations, en Europe, s’inquiètent de plus en plus de ces arrivées non contrôlées de migrants en provenance des pays du Sud. Elles considèrent qu’il existe pour elles un réel danger pour ce qui est du maintien de la cohésion de leurs sociétés. Il y a eu, dans le passé, des guerres de religion en Europe qui ont fait beaucoup de ravages. L’Europe ne voudrait donc pas, aujourd’hui, avoir à en affronter de nouvelles. Il faut donc réagir, d’autant plus rapidement que les pays européens sont à la veille de la révolution numérique, une révolution qui selon tous les prévisionnistes, va détruire un très grand nombre d’emplois. Nous indiquerons dans le présent article ce que pourrait être la stratégie à adopter dorénavant, par les autorités de l’Union européenne pour faire face à ces problèmes de migration qui angoissent les populations.

L’Europe paraît dépourvue, aujourd’hui, de stratégie pour faire face à tous ces flux de migrants en provenance des pays en voie de développement qui frappent à sa porte chaque année. Fermer les frontières est matériellement impossible, et cela ne correspondrait pas, d’ailleurs, aux valeurs qu’elle défend. Il n’est donc d’autre solution que d’aider les pays émetteurs de ces flux migratoires à accélérer leur développement économique afin qu’ils soient en mesure d’offrir à leurs nationaux des conditions d’existence acceptables.

Les pays les plus développés ont bien pris conscience, et ce depuis la fin de la période coloniale,, de la nécessité d’apporter leur concours aux pays que l’on a longtemps appelés « sous développés », et ils ont ainsi pris en 1960, devant les Nations unies, l’engagement formel de consacrer dorénavant chaque année 0,7 % de leur PNB à ce que l’OCDE a appelé « l’aide publique au développements » (APD). Malheureusement, jusqu’ici, ces engagements n’ont pas été tenus, puisque l’on n’en est qu’à la moitié seulement des montants promis, et ces aides sont apportées d’une manière totalement désordonnée et inefficace. S’il est bien un sujet de controverse, aujourd’hui, entre experts, c’est bien le jugement à porter sur l’efficacité des APD, des aides qui n’ont cessé de croître d’ailleurs ; passant de 23 milliards de dollars en 1960 à 143,6 aujourd’hui.

Beaucoup d’études ont montré qu’il n’y a pas statistiquement de corrélation évidente entre le montant des aides et le taux de croissance des pays aidés. Les économistes du FMI ont estimé que des volumes trop importants d’aide entraînent des hausses des taux de change, ce qui a un effet négatif sur les exportations : ils ont indiqué qu’il ne fallait pas qu’elles dépassent 25 % du PIB. Finalement, avec les travaux de Burnside et Dollar, de la Banque mondiale, on a conclu que les aides impactent positivement la croissance seulement dans les pays qui ont de « bonnes institutions ». Il y a dans les pays en voie de développement d’énormes problèmes de corruption, bon nombre de ces pays étant gérés avec trop de laxisme : la BIRD évalue de montants allant de 20 à 40 milliards de dollars les fonds volés chaque année par des élites corrompues.

Tout dépend, en fait, de la façon dont les APD sont utilisées. Il y a d’un côté les aides bilatérales et, de l’autre, les aides multilatérales, et les objectifs sont les plus divers. Plusieurs économistes africains ont publié des études démontrant que les APD sont sans effet, ou ont même des effets négatifs. Parmi eux, on ne peut manquer de citer l’économiste zambienne Dambisa Moyo dont l’ouvrage « Dead Aid : why Aid is not working » fit scandale lorsqu’il sortit. Sa thèse était que la dépendance entretenue dans les PVD par les aides, encourage la corruption et perpétue la gouvernance médiocre. En France, l’excellent spécialiste des problèmes d’aide au développement qu’est Serge Michailof dit dans son ouvrage « La France et l’Afrique » : « Le volume global de l’aide importe moins que sa qualité. L’abondance des ressources qui ont été déversées sur l’Afrique n’a pas facilité l’essor économique. Bien au contraire, ces flux transformés en investissements improductifs ont largement contribué au gonflement de l’administration et de la dette extérieure, et leur impact s’est révélé plutôt néfaste sur les pays qui en ont bénéficié ».

C’est que ces aides ont des finalités diverses : remboursement des dettes, subventions de fonctionnement des administrations, aide aux refugiés, paiement des fonctionnaires locaux ou de très nombreux experts étrangers, frais d’assistance technique, etc. Le site Contrepoints qui reprend un article de Libre Afrique rappelle que le président Yoweri Museveni a déclaré, un jour, que l’Ouganda n’a pas besoin d’aide, mais de commerce avec les partenaires au développement.

C’est, précisément, de cette manière qu’opèrent aujourd’hui les Chinois en Afrique, et le FMI a reconnu que l’aide chinoise impacte positivement la croissance des pays africains.

Comment opèrent les Chinois en Afrique

La Chine mène une offensive en Afrique depuis 2009. Elle joue sur les mérites d’une coopération Sud- Sud, une coopération entre partenaires égaux, qui se distingue des relations coloniales que peuvent avoir encore certains pays européens avec des pays africains. Une aide, donc, sans ingérence dans les affaires intérieures des pays. Elle offre des infrastructures et, en échange, obtient des permis d’exploitation de mines ou de gisements de pétrole, ainsi que des locations à long terme de terres agricoles ou de vastes massifs forestiers. Elle a ainsi construit de très nombreuses voies ferrées : une liaison Dar es Salam, en Tanzanie, à Kapiri Mushi, en Zambie, une liaison Addis Abeba-Djibouti, une liaison Khartoum Port-Saïd… Près de trois à quatre mille kilomètres donc de voies ferrées nouvelles apportées à l’Afrique. Et elle a réalisé, par ses propres moyens, de nombreux ouvrages, comme le « Pont de l’amitié » à Niamey, le barrage hydroélectrique Zongo II en RDC, l’autoroute Alger-Bougie en Algérie, etc.

Ainsi, l’Afrique intervient-elle aujourd’hui pour 40 % dans les exportations chinoises de ciment et de fer à béton. Les besoins d’infrastructures de l’Afrique sont considérables : ils ont été chiffrés à 93 milliards de dollars par an. La Chine est donc devenue le premier partenaire commercial de l’Afrique. Depuis deux ans, le volume des échanges se monte à 210 milliards de dollars, et l’on prévoit qu’il atteindra 400 milliards en 2020. Elle s’occupe de la bauxite en Guinée, pays qui dispose de 26% des réserves mondiales, du minerai de fer au Gabon, du charbon en Afrique du Sud, du cuivre en Zambie, etc. Au Soudan, elle a acquis un quasi monopole pétrolier.

Les Chinois ont créé, pour intervenir en Afrique, un fonds souverain, le « Fonds de développement Chine-Afrique », et le fer de lance de cette coopération est le FOCAC (le Forum sur la coopération sino-chinoise). Celui de juillet 2012, par exemple, en plus des projets à réaliser, a prévu la formation de 30.000 professionnels en agriculture ou en santé, ainsi que 18.000 bourses pour des étudiants africains. L’aide chinoise est de l’ordre de 12 à 15 milliards de dollars par an, et, à Johannesburg, Xi Jiping a réaffirmé l’ambition de la Chine de participer activement dans les années à venir à l’industrialisation de l’Afrique.

Quelle stratégie, demain, pour l’Europe en Afrique ?

L’Afrique bénéficie d’un montant total d’aide de 42 milliards de dollars par an. L’Europe, qui consacre aux pays en voie de développement 60 milliards d’aide chaque année (FED plus toutes les aides bilatérales), oriente environ 40 % de son aide vers les pays africains. Elle fournit donc une aide de 24 milliards d’euros à l’Afrique, chaque année. Le reste est affecté à divers autres pays, selon les accords passés avec les pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique), dans le cadre de la Convention de Cotonou.

S’agissant d’accélérer notoirement le développement économique des pays africains, l’effort financier à consentir par l’Europe va devoir être considérable : il va s’agir d’un budget de quelque 100 à 110 milliards d’euros chaque année, pour le moins. C’est d’ailleurs le chiffre qui correspond aux engagements de 1960 devant les Nations unies : le PIB des 26 pays de l’UE se montant à un peu plus de 16.000 milliards d’euros, l’engagement de 1960 représente la somme de 113 milliards d’euros, exactement. L’aide de l’Europe à l’Afrique passerait ainsi de 24 milliards d’euros à un peu plus de 100 milliards d’euros.

On consacrerait l’aide publique essentiellement à la réalisation des infrastructures dont l’Afrique a le plus grand besoin, et au soutien des investissements privés par l’alimentation d’un fonds d’assurance de ces investissements qu’il va falloir créer. Les investissements privés sont en effet vitaux pour des pays en voie de développement : ils sont, pour ces pays, le moteur de la croissance. Actuellement, les IDE (investissements directs étrangers) s’élèvent à quelque 800 milliards de dollars chaque année, dans le monde : 500 milliards s’orientent vers les pays asiatiques, et seulement 60 milliards vont dans les pays africains. Les investissements privés permettent aux pays bénéficiaires d’acquérir les know how qu’ils n’ont pas et de former la main d’œuvre locale. Et, l’expérience de la Chine par exemple le montre, ce sont les acteurs étrangers qui permettent aux pays qui savent accueillir les IDE de nourrir leurs exportations, car des entrepreneurs locaux agissant seuls sont totalement incapables d’accéder aux marchés des pays développés. Les positions sur tous ces marchés sont déjà prises.

Les tâches devront donc se répartir entre le secteur public et le secteur privé. Les aides publiques seraient dédiées, essentiellement, à la réalisation des infrastructures et à la fourniture de biens d’équipement et des divers intrants pour l’agriculture, et les investissements privés permettront la mise en place d’un tissu de nouvelles entreprises produisant des biens manufacturés, notamment en vue d’alimenter les exportations.
C’est au niveau de l’Europe que cette stratégie de grande envergure doit être mise en œuvre, l’Europe seule, et non pas chaque pays européen agissant isolément, ayant le poids politique et économique voulu pour discuter avec les pays concernés. Cela implique que les pays européens renoncent à leurs pratiques actuelles d’aides bilatérales, pour que se trouvent concentrés dans les mains de l’Europe tous les moyens financiers disponibles. Un pays comme la France aura du mal à accepter cette discipline, car l’aide au développement de la France se répartit actuellement par moitié entre l’aide multilatérale et l’aide bilatérale.

Il va s’agir, en effet, de rendre l’aide au développement, cette fois, vraiment efficace en agissant plus directement que précédemment, à la manière des Chinois. Et, pour ce qui est des investissements privés, de les épauler en créant un organisme d’assurance des investissements en Afrique, à l’image de la MIGA créée à Washington par la BIRD. Si les investisseurs privés ne sont pas couverts par une assurance les protégeant contre les risques politiques, rien ne se passera vu que les risques politiques, dans tous ces pays du Sud, sont importants. Ce fonds d’assurance des investissements privés risquerait bien d’absorber, à lui seul, 10 à 15 milliards d’euros, chaque année.

L’Europe centrerait son aide sur la création des nouvelles infrastructures dans les pays africains, sans assortir celle-ci de conditions particulières de bonne gouvernance ou de mise en place de régimes politiques différents de ce qu’ils sont dans ces pays. Elle laisserait ce type de préoccupations aux organisations internationales ou aux ONG, et au FMI le soin de régler les problèmes d’endettement et d’ajustements monétaires.

Quel dialogue, avec les pays africains ?

Il faudra que les pays africains admettent que, dans le cadre de cette nouvelle coopération qui leur est proposée, ils doivent accepter de réintégrer chez eux tous les migrants économiques qui chaque année se présentent aux portes de l’Europe. Ces migrations posent, actuellement, beaucoup de problèmes politiques aux gouvernements des pays européens. Et, au demeurant, l’Europe se trouve à la veille de la révolution numérique, une révolution qui va détruire un très grand nombre d’emplois dans les pays membre de l’UE. Il faudra donc expliquer à nos partenaires africains que l’intelligence artificielle, les nanotechnologies, l’impression 3D, et les objets connectés, vont bouleverser complètement les économies des pays européens. Il s’agit de la quatrième révolution que connaissent les pays industriels : il y eut celle de la vapeur, ensuite celle du moteur éclectique, puis celle de l’informatique, et maintenant la révolution du numérique avec la robotisation.

Selon une étude réalisée par Frey et Osborne, deux chercheurs de l’Université d’Oxford, 47 % des emplois seraient menacés par la révolution numérique dans les pays développés. Et ce sont les travailleurs les moins qualifiés qui vont être les plus affectés. En France, le BCG a calculé que ce sont 3 millions d’emplois qui vont être détruits à l’horizon 2025. Le champ d’action des robots s’étend progressivement à tous les domaines. Johan Van Der Biest, gérant d’un grand fonds robotique, le fonds « Robotics de Candriam », nous dit : « L’explosion de la puissance de calcul des machines et la baisse des coûts de production des robots changent totalement la donne ». L’Europe, du fait même de la révolution numérique, va voir son économie profondément perturbée, et elle ne va plus pouvoir absorber tous ces nouveaux arrivants. Certes, conformément aux conventions internationales, elle continuera à accueillir les réfugiés, c’est-à-dire les personnes qui se trouvent vraiment menacées dans leur existence, notamment par des conflits meurtriers.

Avec la mise en place de la stratégie que nous venons à grands traits d’esquisser, il sera possible de rapatrier dans leur pays d’origine tous les migrants économiques arrivant en Europe, cette condition constituant dans les négociations à mener avec les pays intéressés la contrepartie obligatoire de l’aide fournie pour leur développement. Ce faisant, l’Europe pourra sauvegarder la cohésion de ses sociétés, et permettre à ses habitants de conserver, comme ils le souhaitent, leur identité et leur culture. Au plan moral, l’Europe s’acquitterait ainsi de son devoir de solidarité envers les peuples démunis, une exigence qui relève de ses valeurs fondamentales.

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