Emploi 2017

Des chefs d’entreprises au service de l’emploi

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Faire du profit n’est pas la vocation d’une entreprise

Par Yves Buchsenschutz,
le mercredi 6 septembre 2017

Dans les mantras actuels concernant l’entreprise, il y a bien entendu la gouvernance, le coeur de métier, la création de valeur et surtout le profit. Ce dernier a obtenu un statut particulier dans la mesure où il a été progressivement assimilé à l’objectif de l’entreprise. Mais quelle est la vocation d’une entreprise ?

Qui n’a entendu cette phrase sacramentelle : « l’entreprise doit faire des profits » ou bien « puisque cette entreprise fait des profits, elle n’a aucune raison de réduire son personnel ». A l’inverse, quand une entreprise fait des pertes durablement, elle fait faillite et meurt. Pour d’autres, l’entreprise a pour objectif de créer des emplois : je me souviens encore, lors d’une énième crise de chômage, avoir été convoqué par un préfet avec d’autres responsables locaux pour m’exhorter à créer des emplois ; sur le moment je lui avais tendu un carnet de commandes !

J’ai voulu un jour éclaircir ce point : qu’est-ce qu’une entreprise ? Et quel est son objectif ? Allo Wikipédia (simplifié) : « une entreprise est une organisation dont le but est de produire et de fournir des biens ou des services a priori contre rémunération […] Pour ce faire, une entreprise mobilise des ressources financières et humaines ». Assez loin en fin de compte du profit voire de la création de valeur.

Pire, la présentation de l’entreprise comme machine à profit inverse les fins et les moyens et ce n’est pas sans conséquence. En effet, de mon expérience [1], une entreprise ne peut avoir qu’un rôle que j’appellerai économico-social. C’est-à-dire remplir une fonction utile voire nécessaire au bon fonctionnement de la société : par exemple pour Blédina : nourrir les bébés, pour Evian : déssoiffer le monde, pour Renault : fournir des moyens de transport automobiles aux personnes et aux biens, etc. C’est dans la mesure où elle remplira cette fonction à la satisfaction du reste de la société qu’elle sera récompensée - en quelque sorte - par des profits. Les profits sont en fait la mesure concrète de la satisfaction des clients.

Ainsi que j’ai eu en son temps l’occasion de le dire aux salariés de Blédina : le rôle de notre entreprise dans la société est de nourrir les bébés dans un bon rapport qualité-prix, si nous le remplissons bien nous aurons de bons salaires, des augmentations, des promotions, etc. Si nous le remplissons mal, nous fermerons notre entreprise ! C’est son objectif économique.

Cela signifie donc qu’il est vain de courir directement après le profit : il faut trouver un créneau qui intéresse la collectivité et l’assurer correctement : le profit est une conséquence, pas un but. Côté social il est clair que, si une entreprise, pour remplir sa propre fonction, ravage celles de ses « collatéraux » (fournisseurs, sous-traitants, etc.), ou maltraite ses salariés, lesquels sont aussi ses clients, elle ne remplit pas sa fonction correctement. Une entreprise vit dans un ensemble qui, s’il est malade, réagit en définitive sur ses constituants.

Si l’on veut bien se rappeler qu’une question est un entonnoir et délimite déjà sa propre réponse, le fait de fixer le rôle de l’entreprise (ce qui n’est pas toujours un exercice facile) conditionne largement le mode de fonctionnement de celle-ci. Blédina par exemple s’est développé le jour où nous avons compris que notre rôle était de nourrir les bébés et non de développer les ventes de petits pots, réponse castratrice à une question étriquée, et les résultats ont suivi, en quelque sorte naturellement, transformant fondamentalement la plupart des paramètres de gestion de l’entreprise.

De ce point de vue, la formulation du rôle de Danone comme société destinée à nourrir la population avec plaisir et santé et ceci dans son entièreté, c’est-à-dire y compris les plus pauvres, est une formidable reformulation de son rôle et un levier extraordinaire de développement.

Avant la crise coexistaient des entreprises à objectif profit pur (General Electric ou les conglomérats en général) et des entreprises à fonction économico-sociale plus ou moins finalisée telles Danone : nourrir, Auchan et Leclerc : distribuer, Air Liquide : fournir des gaz, Essilor : aider à voir, etc. Les deux modèles réussissaient. La crise a montré l’inanité du modèle profit pur : il est peut-être temps de promouvoir l’autre modèle à grande échelle. Il a, déjà, fait ses preuves.

A noter qu’il en est de même pour les individus : une fois « élevé » et devenu adulte chacun d’entre nous doit trouver quel rôle il pourra remplir dans la société et tenter de l’assurer le mieux possible : c’est en échange de cette prestation que la société lui donnera une rémunération plus ou moins proportionnée à son évaluation du besoin et à sa satisfaction. Les sociétés sont comme les individus dont elles sont en général le prolongement même lointain : toute société a eu un jour un fondateur qui a sélectionné un besoin donc un rôle et qui a construit progressivement autour une entité qui tente d’y répondre.

Par ailleurs, répétons-le, c’est de la pertinence du service rendu conjugué à sa qualité et à sa rareté que dépendra en fin de compte l’importance du profit de l’entreprise ou de la rémunération des individus. L’un comme l’autre dépendent de l’appréciation des résultats par les « clients ».
L’observation montre que c’est en fait le consommateur qui génère les inégalités en évaluant de manière différenciée les prestations de chacun des acteurs.


[1Ayant réalisé la plus grande partie de ma carrière dans le groupe Danone, c’est là que j’y ai vécu mes principales expériences.

Messages

  • Bonjour,
    Comme vous le savez sans doute, l’entreprise FAVI, une fonderie en Picardie, a complètement revu son système de management, à l’initiative de son directeur, il y a déjà quelques années. Depuis, son système a fait école et ce directeur a acquis une certaine notoriété. De mémoire, je crois qu’il dit dans ses publications que l’objectif d’une entreprise est de durer.
    Et pour y parvenir, il faut faire ce que vous dites.
    Et ça fait plaisir de l’entendre. Merci

  • Si ce n’est pas la vocation (?) c’est en tout cas l’objectif : l’optimisation de sa valeur. Et pour y arriver cher Yves, il faut en effet faire tout ce que tu préconises : un bon produit, des salariés motivés et bien payés, le respect du client , l’anticipation de ses besoins, une image positive qui passe par un role social affirmé : la valorisation long terme suivra ! Ce qui est erroné , c’est de rechercher le profit court terme au détriment du long terme. le marché ne s’y trompe en général pas : les entreprises qui agissent ainsi sont sanctionnées en bourse. Le "licenciement boursier" est une invention de la gauche : si une entreprise doit licencier , c’est qu’elle a mal anticipé , ne s’est pas bien développée etc et , plutot que d’aller dans le mur , elle ne prouve rien de mieux que de "diminuer les couts" en licenciant : ça donne un ballon d’oxygène , mais ne fait que sanctionner un échec du management et souvent précipite l’entreprise vers le néant : tu as eu la chance de travailler chez Danone , moi par contre , chez Alcatel j’ai vécu l’échec total d’un management à courte vue et complètement aveugle . Vive le profit qui donne à l’entreprise les moyens d’investir et de rémunérer correctement son personnel et ses actionnaires !

  • Merci de me faire connaître DRAVI. Je vais me renseigner. Une remarque tout de même : il a raison en ce sens que comme tout organisme vivant, l’objectif "reptilien" d’une entreprise, comme d’un individu est la survie alias l’instinct de conservation. Mon propos était tout de même plus d’insister sur le fait que pour y parvenir dans les meilleures conditions, il faut être utile, servir à quelque chose et en plus le faire correctement. Le profit (ou la rémunération) en est la conséquence, pas l’objectif.
    Meilleres Salutations. Yves Buchsenschutz.

  • Tres bon article et ce n’est qu’en réaffirmant ces valeurs que l’on peut espérer mobiliser l’ensemble de la société et sortir des caricatures.

  • donc faire des pertes c’est la vocation d’une entreprise (à l’instar des entités "monopolistiques" de l’état) ?

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