Emploi 2017

Des chefs d’entreprises au service de l’emploi

Accueil > Edito

Réindustrialiser la France : contre argumentaire

Par Bernard Zimmern,
le mercredi 19 juin 2013

Le 15 mai, nous avions publié un excellent article de Claude Sicard qui identifiait avec précision combien notre pays s’était vidé de son industrie. Le spectacle de notre industrie automobile tombée, en France à moins de 20% de ce qu’est l’industrie allemande, alors que nous étions presqu’à parité il y a trente ans, en est l’un des symboles les plus marquants.

Cependant, on ne peut totalement partager l’analyse de Claude Sicard car un pays peut exporter et équilibrer sa balance des comptes avec des services ; certes, les chiffres, tant aux USA que pour la France, montrent que c’est un pari difficile compte tenu du poids des produits manufacturés dans la balance des comptes. Mais une grande partie de notre déficit provient de l’importation de produits pétroliers, et si nous n’étions pas aussi bloqués par les écologistes qui nous privent du gaz de schiste et de notre énergie nucléaire, la balance des comptes s’en porterait rapidement mieux.
Mais le désaccord avec notre ami Claude Sicard porte surtout sur les remèdes.

Il invite les pouvoirs publics à réindustrialiser la France, à s’engager dans un néo-colbertisme. Au contraire, si nous nous sommes désindustrialisés, c’est précisément parce que l’État s’est mêlé de politique industrielle depuis longtemps et que, sorti des domaines où l’État est le client et donc doit accepter la responsabilité de ses choix (le domaine militaire et ceux de l’espace et du nucléaire), l’État est le plus mauvais décideur.

Ses agents chargés d’accorder des aides n’ayant aucun intérêt financier personnel dans les projets financés, des critères, autres que ceux tournés vers le succès du projet, s’introduisent forcément. Le plus commun est celui qui consiste à faire du « buzz » pour épater les parlementaires et l’opinion, même si le projet n’a aucune chance à long terme.

Au mieux, les agents chargés du choix vont essayer de se protéger contre un échec en montrant que toutes les preuves d’innovation ont été démontrées. Preuves qu’il est pratiquement impossible d’apporter pour une innovation de marketing, où c’est la connaissance du marché et du consommateur qui guide, pour ne pas dire le flair personnel. Avoir des brevets est par contre la preuve ultime que l’innovation est technologiquement nouvelle puisque l’INPI a donné son absolution (ce qui ne peut manquer de faire sourire certains car j’ai bien obtenu un brevet sur ce qui est à peu près l’équivalent de la formule du civet de lièvre). L’OCDE notait dans une étude publiée il y a trois ans que 80% des programmes d’innovation français étaient dictés par l’innovation technologique alors qu’en Allemagne, le pays où les fabrications sont reines, les innovations technologiques ne comptaient que pour un tiers environ, les deux autres tiers étant tournés vers des innovations de marketing.

Cette erreur que nous dénonçons depuis des années et qui semble de plus en plus reconnue, par exemple par la Cour des comptes, est absolument inévitable à partir du moment où c’est l’État qui investit. On la retrouve pourtant dans les projets approuvés par Oséo pour bénéficier de l’avantage fiscal des FCPI, ou encore, en 2012, dans le Fonds National d’Amorçage créé par René Ricol, commissaire Général à l’Investissement.

En effet, comment les responsables publics et leurs experts peuvent-ils engager l’argent du contribuable sur un investissement s’il n’y a pas un dossier technologique, où est couchée sur le papier la preuve de l’innovation ? Pour une innovation de marketing, seul celui qui engage son propre argent et qui est immergé dans le marché peut sentir les courants invisibles qui vont faire d’une idée, sans aucune autre protection, le succès de demain.

Trois autres raisons font que le néo-colbertisme ne peut qu’échouer.

La première est que l’État est incapable d’une continuité dans le financement. Un innovateur à qui Oséo-Innovation avait déjà prêté 100.000 euros et qui venait montrer que son chiffre d’affaires avait fortement démarré, qu’il était même proche du point mort, mais que pour couvrir un marché qui manifestement explosait, il avait besoin d’investir massivement et donc besoin d’une avance supplémentaire de 200.000 euros, s’est vu répondre par la chargée du projet, qui visiblement ne connaissait rien ni au marché ni à la technologie, qu’ayant eu déjà 100.000 euros, il avait déjà suffisamment bénéficié de la bienveillance de l’État et qu’il ne fallait pas en demander plus.

Le second obstacle est qu’ -il ne peut y avoir d’industrie manufacturière tant que l’apprentissage restera entre les mains de l’Éducation nationale.

Mais la troisième raison est que le néo-colbertisme est le cheval de bataille de notre haute administration, l’élite sortie des grandes écoles, une « élite » si pleine de morgue que l’un d’entre eux n’hésitait pas encore récemment à écrire : « les dirigeants surpayés des grandes entreprises ne peuvent expliquer que les fonctionnaires, généralement plus qualifiés qu’eux compte tenu du recrutement français, sont trop payés ». Nous voudrions croire qu’il s’agit d’un comportement aberrant. Mais ce n’est pas sûr.

Or, les héros de l’industrialisation sortent très rarement de nos grandes écoles, encore moins de l’ENA, car le fait d’en sortir leur garantit dans les grandes entreprises ou au sein de l’administration un emploi bien rémunéré. [C’est très souvent en dehors des grandes entreprises que se construisent l’économie et nos industries de fabrication, comme le montre Yves Bontaz ou Christian Cancé.

Par contre, le néo colbertisme n’est-il pas au cœur des magnifiques hauteurs de vue qui sortent d’un aréopage de cerveaux réunis à Bercy et dont aucun n’a vécu comment fonctionne une entreprise et n’a jamais fait des fins de mois ?

Messages

  • Merci pour cet article qui mérite d’être largement diffusé.
    Il faut, comme vous le faites, analyser en détail le comportement des énarques et autres bureaucrates dans les décisions de l’Etat gestionnaire et entrepreneur.

  • Entièrement d’accord sur le lien marketing-innovation.
    L’innovation (techno ou marketing) est l’affaire de l’entreprise et d’elle-seule.

  • pour moi, la réindustrialisation de la France est incontournable pour sortir de la crise, elle passe par la production de biens de consommations en France et en U.E., pour sortir des trois plaies françaises et européennes que sont les déficits commerciaux, les déficits publics et les taux de chômage.
    1) au niveau européen revoir les taux des taxes douanières sur certains produits (art. XIX du GATT) qui pourraient être fabriqués en UE ’notamment en Grèce, en Espagne, au Portugal, Italie et France,ces dispositions sont conformes aux règles de l’OMC, même si, il est vrai elles menacent par les représailles cette harmonisation du commerce mondial qui nous enfoncent chaque jour davantage. A défaut poursuivre les mesures antidumping et antisubventions, notamment à l’égard de la Chine : nous sommes en situation de guerre économique : on se couche ou on riposte ? Le plus vite sera le mieux, de toute façon il y aura des ripostes.
    Revoir à la baisse la parité de l’euro d’environ 25 à 30% ;
    2) plan français : baisse des coûts salariaux unitaires (allongement durée du travail, charges sociales sur la consommation etc . . .), attention aux illusionistes de l’innovation : les produits nouveaux sont en train d’être fabriqués moins chers à l’étranger !

  • Cher Bernard

    Tu as la gentillesse de relancer le debat sur la desindustrialisation dela france et je t’en remercie ;

    Deux remarques, de mon coté :

    1- La balance commerciale du secteur des services en France a un solde qui n’est que trés légerement positif : de l’ordre de 10 milliards € et ce grace a un secteur touristique extraordinairement developpé (60 milliards de recettes environ). Et le montant de nos importations annuelles se monte a 500 milliards € ! Pour ce qui est de l’allemagne , la balance commerciale de son secteur tertiare est négative.On voit donc qu’il est impensable de pouvoir compter sur le secteur tertiaire pour regler le montant des importations de tous les biens qu’un pays aurait cessé de produire s’il n’avait plus d’industrie !

    2- Le recours au neo colbertisme : je pense pour ma part que c’est la seule solution possible face à la problematique a laquelle nous avons affaire : il faut le plus vite possible remonter la contribution de l’industrie a la formation du PIB a 18 ou 19 %, alors que nous sommes tombés à 11 % à présent.Tout en dépend:le taux de chomage, les rentrées fiscales, l’equilibre dela balance commerciale, les problemes d’amenagement du teritoire, l’equiibre des regimes de retraite et ....le moral dela nation.Or, le secteur privé avec ce qu’est l’environnement des entreprises ne le fera pas, à cause de la fiscalité existante et a cause de ce qu’est le droit du travail dans ce pays. Il est peu realiste de penser que les pouvoirs publics vont etre en mesure de modifier significativement ces deux elements. Je serais d’accord avec les liberaux comme toi si demain on laissait les Regions libres de determiner les conditons de fonctionnement des entreprises : fiscalite, coût du travail, et droit du travail : mais cela n’est pas pres de se faire, comme tu le sais !
    Tout passe pour le redressement de la France par les chefs d’entreprise du secteur PMI.Il faudrait que le gouvernement fasse des etudes sur la psychologie de ces acteurs economiques pour savoir où se trouvent les blocages. Dans notre société on a beaucoup etudié la psychologie des consommateurs pour savoir comment les violer, c’est a dire comment leur vendre le maximum de produits (le plus souvent inutiles d’ailleurs) : curieusement, on a totalement négligé de faire les mêmes etudes de psychologie sur les chefs d’ntreprises du sectreur PMI, alors qu’il s’agit d’un maillon essentiel de fonctionnement de notre economie.

    François Hollande vient de recevoir un certain nombre de grands patrons, des PDG de firmes internationales : mais il n’a rien a apprendre d’eux en ce qui concerne la creation d’entreprises et le developpement des PMI !!Ce sont deux mondes totalement différents !

    Dans la derniere partie de ma carriere de consultant je me suis trouvé contraint de me tourner vers le secteur des PMI (les grands cabinets americains etant venus chasser les sonsultants français du secteur des grandes entreprises !) : je peux donc te dire que ce qui bloque c’est autant le droit du travail que la fiscalité : a ma stupéfaction le MEDEF n’insiste pas suffisamment sur le droit du travail.Le code français du travail represente 2.500 pages et il s’en rajoute une tous les trois jours. En Grande Bretagne il s’agit de 500 pages et les juges raisonnent en fonction de la jurisprudence.Et tu sais mieux que moi ce qu’il en est aux USA.

    Face donc a l’urgente necessité de créer des activités industrielles orientées sur les hautes technologies le plus vite possible et en tres grand nombre, et à l’impossibilté de changer la fiscalité ainsi que le droit du travail (et la mentalité de la population française !), que peut on faire ? Ce qui me preoccupe, c’est que tout cela est urgent !

  • Chers Messieurs ,
    Je suis d’ accord avec vous et avec l’ ensemble de vos diagnostics et propositions qui me paraissent complémentaires . Cependant je vous soumets ci-dessous une idée et une remarque :
    Impossibilité de changer la fiscalite ? A égalité de recettes pour l’ état je propose : suppression de l’ ISF pour les moins de 75 ans et forte augmentation des taux pour les + de 75 ans ( jusque 5 à 10% ) pendant une période limitée , leur patrimoine taxable se calculant sur l’ excédent de leur patrimoine ISF au delà de 2,5 M€ . Cette mesure simple retient en France les entrepreneurs-créateurs et devrait inciter les + de 75 ans à transmettre leur excédent de patrimoine à leurs enfants ou à quiconque a un projet d’entreprise ( avec droits de donation à ces derniers que je suggère allégés ) .
    Impossibilité de changer le droit du travail ? Ce changement a commencé en Janvier 2013 . Encourageons la majorité actuelle à continuer dans cette voie . Soyons réaliste : c’ est la seule majorité qui puisse le faire sans révolution . Et c’ est une des conditions indispensables au rétablissement de la " compétitivité " de notre industrie .
    Veuillez excuser la sèche briéveté de ce message .
    Avec mes salutations les meilleures .
    André Toulemonde ( ECP , MIT , ex-Cegos 1970, ex-dirigeant de TPE et consultant)

    PS : A 74 ans , après un message à la Présidence de la République , ceci est ma deuxième intervention sur un blog . Je vous autorise (!)à prendre ces idées à votre compte et à les transmettre au MEDEF , parmi d’autres ...

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.