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Réforme du collège : davantage d’inégalités grâce à l’égalitarisme

Par Dominique Mercier,
le mercredi 27 mai 2015

Depuis plusieurs semaines, les médias français ne cessent de commenter la réforme des programmes et des collèges, dont l’objectif proclamé est de lutter contre les inégalités. On constate non seulement une erreur de diagnostic mais un manque total de vision.

La réforme de Najat Vallaud Belkacem a été initiée sur un double constat : le nombre croissant d’élèves en difficulté à la fin du collège [1] ainsi que l’ennui des collégiens. En 2012, on constatait en effet qu’environ 20% des élèves du collège avaient des difficultés en compréhension de l’écrit et en mathématiques et que seulement 30% des collégiens déclaraient s’ennuyer « rarement » ou « jamais » [2].

Afin de lutter contre les difficultés scolaires des élèves, le gouvernement a eu pour première idée de refondre les programmes. Ainsi ceux-ci seront « plus simples […] plus progressifs […] et moins prescriptifs ». Ils seront « repensés dans leur forme », puisque « ce n’est pas un problème quantitatif mais qualitatif »… Si l’on regarde les effets des réformes successives des programmes par le passé, on peut néanmoins douter de la pertinence de cette approche. On peut également se demander pourquoi il faudrait refondre l’ensemble du programme, pour toutes les classes d’âge et pour tous les établissements, quand ce sont seulement certains d’entre eux qui ont des grosses difficultés, alors que les autres sont bons et même parfois excellents.

Mais surtout, vouloir tout réformer revient en fait à méconnaitre gravement le véritable problème du collège, alors que celui-ci a été officiellement mis en évidence depuis déjà 8 ans. Un rapport du Haut Conseil de l’éducation datant de 2007 révèle en effet que 40% des élèves « sortent du CM2 avec de graves lacunes ». Dans le détail, 25% des élèves de CM2 « ont des acquis fragiles et insuffisants en lecture, écriture et calcul » tandis que 15% d’entre eux « n’ont pas la maîtrise des compétences de base dans ces domaines. » Le rapport poursuit : « Comme la fin du CM2 n’est plus la fin de l’école obligatoire, leurs lacunes empêcheront ces élèves de poursuivre une scolarité normale au collège. » Plutôt que réformer le collège, c’est donc bien le primaire qu’il faut améliorer, afin que les élèves arrivent au collège en sachant correctement lire, écrire et compter.

Ce constat éclaire d’ailleurs en grande partie pourquoi certains élèvent s’ennuient, car quand un élève ne comprend rien, il renonce à écouter le cours et donc il s’ennuie. Avec 40% des élèves qui rentrent au collège avec de graves lacunes et seulement 20% à la sortie d’après l’OCDE [3], celui-ci pourrait même paraitre déjà assez performant pour réparer les pots cassés… L’introduction d’« enseignements pratiques interdisciplinaires » pour des « réalisations concrètes, individuelles et collectives » afin de remédier à l’ennui et au manque d’autonomie des élèves est donc comme on le voit clairement à côté du problème. Ces enseignements viennent en outre rogner sur les matières fondamentales déjà mal assimilées et ils supposent une coordination entre les professeurs, qui a fort peu de chances de se produire.

Qui sont ces enfants en graves difficultés ?

En réalité, les associations de terrain savent depuis longtemps que l’échec de beaucoup d’élèves n’est pas le fait du hasard, et les enseignants savent prédire les plus graves difficultés futures dès la maternelle [4]. La détection et des dispositifs adéquats en direction de ces enfants, c’est ce que préconisent non seulement les associations de terrains et les instituteurs mais également l’OCDE et même une énarque inspectrice des affaires sociales dans une interview au Figaro [5].

Il est donc particulièrement malheureux que malgré ce diagnostic - qui devrait appeler des solutions ciblées - on retrouve dans la réforme du collège la logique égalitariste simpliste de la gauche, qui souhaite « redonner sa pertinence, 40 ans après sa création, à l’ambition républicaine du collège unique » [6]. Un collège unique dont on doute qu’il ait jamais eu sa pertinence... On voit mal en effet en quoi un collège unique est mieux qu’un collège adapté aux besoins et aux caractéristiques des élèves, ce que pratiquent un certain nombre de pays bien meilleurs que nous dans le classement Pisa de l’OCDE.

S’il subsistait un doute, les études empiriques le démontrent : il n’y a rien de plus préjudiciable à l’égalité des chances qu’un système unique. Des think tanks américains aux orientations politiques diverses s’accordent pour conclure que les enfants pauvres ou d’origine immigrée ont des performances bien meilleures dans les charter schools [7] - écoles gérées librement de manière privée – que dans les écoles publiques classiques. Pour ne citer qu’un exemple, il suffit de regarder l’évolution du système scolaire de la Nouvelle Orléans. Suite à l’ouragan Katrina en 2005, la plupart des écoles sont devenues des charter schools et aujourd’hui environ 80% des élèves sont scolarisés dans l’une d’entre elles. Or, si en 2004 seulement 54% des élèves réussissaient leur examen de fin de lycée en 4 ans, ce taux est aujourd’hui de 78%, soit une augmentation de 50% du taux de réussite [8].

Cette position de bon sens consistant à apprendre correctement à lire et compter aux élèves du primaire et à favoriser la concurrence, semble malheureusement peu partagée par la classe politique française. L’idéologie égalitariste continue au contraire d’entretenir, voire d’aggraver l’inégalité qu’elle prétend combattre.


[1D’après les enquêtes PISA 2000 et 2012.

[2Les chiffres de l’Association de la Fondation étudiante pour la ville de 2013 indiquent que seulement 30% des collégiens déclarent s’ennuyer « rarement » ou « jamais » à l’école.

[3D’après le classement PISA, cf. supra

[4Ces enfants sont tous issus de familles peu socialisées, majoritairement immigrées, ne parlant pas ou peu notre langue. http://www.emploi-2017.org/education-integrer-des-la-toute-petite-enfance,a0307.html

[7écoles publiques de gestion privée, financées par l’État au prorata du nombre d’élèves, autonomes par rapport aux autorités de tutelle ordinaires, libres de leur pédagogie, de leur recrutement et de leurs valeurs.

Messages

  • Quand les fondamentaux de l'apprentissage ne sont pas acquis, qu'importe que le programme d'histoire du collège porte sur Jeanne d'Arc ou sur Saladin. Une fois encore, au lieu de s'attaquer à l'essentiel, c'est à dire à ce qui est indispensable pour être capable de suivre un parcours scolaire normal au collège et au-delà, nos membres éminents du Conseil Supérieur des Programmes (je vous invite à aller en voir la composition, la plus forte densité de grosses têtes pour la plupart issues du sérail de l'Education Nationale) ont pondu une énième réforme des programmes qui ne servira strictement à rien. Avant de faire sauter le verrou du collège unique, il faut dynamiter celui de "l'école unique".
    Nos instituteurs et institutrices n'en peuvent plus ! Mal payés, impuissants devant des jeunes de plus en plus durs même dès le plus jeune âge, ils se battent pour la plupart avec acharnement et conviction. Il suffirait de leur dire clairement les objectifs à atteindre (en abrégé lire en comprenant ce qu'on lit, compter, savoir se comporter, etc.), de leur laisser le choix de la méthode qui ne peut évidemment pas être la même dans le 16ème arrondissement que dans le 19ème arrondissement de Paris), de leur confier une véritable autorité, d'évaluer le niveau des élèves au départ (à l'entrée en CP) et à l'arrivée (en fin de CM2) et de mesurer la performance atteinte sur la progression, de récompenser de façon significative les bonnes performances en espèces sonnantes et trébuchantes (il y aurait peut-être davantage de candidats pour aller dans les quartiers plus difficiles si les perspectives de gains y sont nettement meilleures), et nos classements Pisa remonteront rapidement. Pour le plus grand bien surtout des premiers concernés, nos enfants !

  • Enseignement : les leçons de l'Asie
    Michel Segal / Professeur de mathématiques | Le 26/05 à 13:59
    Enseignement : leçons l'AsieCe n'est pas un hasard si Hong Kong, Taïwan ou Singapour sont les mieux classés pour la qualité de l'enseignement. Chez eux, l'effort et la sélection ne sont pas stigmatisés, mais encouragés... au nom de la justice sociale. Exemple avec le portrait de Lau Sin Yi, écolière à Hong Kong.

    La maman de Lau Sin Yi élève seule sa fille à Hong Kong. Née au Vietnam il y a un peu plus de trente-cinq ans, elle avait émigré clandestinement en Chine alors qu’elle n’avait encore que quelques jours, emmenée sous le bras par son père qui fuyait avec femme et enfants son pays ravagé par les guerres américaines.

    Elle avait commencé à travailler à douze ans, puis était finalement arrivée à Hong Kong dans des conditions difficiles alors que sa fille avait un an.

    Dix ans plus tard, celle-ci termine l’école primaire et vient de remplir les fiches de vœux pour son affectation dans le secondaire. Pour cela, comme tous les écoliers de Hong Kong, Lau Sin Yi s’est informée sur les collèges et les différentes options, a tenu des échanges animés dans la cour de récréation et à la maison, a suivi des réunions d’information et passé des entretiens d’admission dans les collèges souhaités. Comme ses camarades, elle a onze ans.

    L’école de Lau Sin Yi est publique, donc gratuite, mais internationale, et c’est un premier choix.
    Cela signifie que la totalité des cours sont en anglais, « sauf les cours de chinois », ajoute la petite fille très sérieusement. Il faut savoir que les enfants apprennent deux langues chinoises : le cantonais, langue locale, et le mandarin, langue nationale.
    Son niveau d’anglais est celui d’un bon lycéen de terminale en France, et elle suit sans difficulté des films en mandarin non sous-titrés.

    Ceci est le résultat d’un travail long, répétitif et souvent rébarbatif. Mais, ici, ce type de travail n’est pas méprisé, l’effort et la difficulté ne sont pas pourchassés et bannis de l’école, bien au contraire. Ainsi, Lau Sin Yi parle trois langues.

    La localisation n’est pas déterminante dans l’attribution des écoles et celle de Lau Sin Yi – où elle se rend depuis l’âge de cinq ans – se trouve à plus d’une demi-heure de chez elle, mais des minibus scolaires sillonnent la ville pour aller chercher les élèves près de leur domicile.

    Dans son école, on trouve majoritairement des enfants d’immigrés occupant les métiers les plus difficiles et les moins bien rémunérés. Musulmans pour beaucoup, ce sont souvent des Pakistanais, des Indiens, des Indonésiens ou des Philippins. Les élèves portent un uniforme sans autre consigne vestimentaire, si bien que certaines filles sont voilées, certains garçons ont les cheveux noués dans le turban des sikhs, et d’autres encore portent une croix bien visible sur leur poitrine.

    Son école est mixte et c’est aussi un critère de choix car ici, il n’y a pas de mixité forcée.

    Pour l’année prochaine, Lau Sin Yi a décidé de choisir un collège exclusivement pour filles car, dit-elle d’un ton las, « les garçons, c’est bête ».
    Se préparer au monde réel

    Sur les sites internet des collèges, la petite fille trouve les descriptifs de leurs priorités éducatives et des valeurs morales qu’ils défendent. Ici, il n’y pas de religion d’Etat imposée autoritairement, fût-elle de ne pas en avoir, et même si les programmes sont obligatoires et appliqués dans toutes les écoles, ils laissent une certaine latitude aux établissements, comme une souplesse dans les horaires et le choix des valeurs morales mises en application. Ainsi, tel collège mettra en avant sa priorité pour les sciences, l’enseignement de l’espagnol et la mise en pratique des principes de telle religion, tandis que tel autre affichera son intérêt pour la littérature et l’écologie. Lau Sin Yi se documente avec intérêt : « le chinois et l’histoire, j’aime bien, mais je veux surtout avoir des cours de piscine. Je veux apprendre à nager ».
    Ici, la sélection n’est pas interdite car le bien-être des enfants est prioritaire sur celui des hauts fonctionnaires. Aussi, pendant les trois dernières années de primaire, un écolier de Hong Kong passe deux séries d’examens par an – chacun d’une dizaine d’heures – et les résultats de l’ensemble de ces tests déterminent à quel groupe de niveau il appartient : A, B ou C. La quantité d’examens ainsi que la longue période sur laquelle ils sont organisés permettent d’éviter tout résultat accidentel. Chaque collège étant dédié à un de ces trois niveaux, l’écolier peut donc inscrire sur sa fiche de vœux les collèges de son groupe dans l’ordre de ses préférences.
    Cohésion et concurrence

    Ici, les notes ne risquent pas de disparaître car une priorité de l’éducation est de préparer les enfants au monde réel ; il s’agit de leur apprendre à se connaître pour les rendre plus forts, et aptes à trouver leur place dans la société. Ainsi, le taux de chômage local (moins de 3 %) est une conséquence directe du système éducatif, autant par ses contenus que par ses méthodes et son esprit.
    Le coup de génie de cette procédure des affectations est que celles-ci sont attribuées non par classement, mais par tirage au sort à l’intérieur de chaque groupe de niveau. Ainsi, il y a une saine cohésion des classes à l’intérieur de chaque collège, mais aussi une bonne homogénéité des collèges à l’intérieur de chacun des trois groupes, ce qui n’évite d’ailleurs pas une concurrence entre établissements pour susciter le plus de demandes possibles. Enfin, détail remarquable et honneur du système, il existe aussi une procédure hors niveau : chaque écolier est autorisé à demander deux collèges de son choix sans restriction. Il dépose un dossier dans ces collèges puis se présente à un entretien d’admission au cours duquel il mettra en valeur d’autres qualités que celles purement scolaires. L’établissement pourra alors décider de le recruter directement.
    « Moi j’ai le droit de choisir des écoles du niveau A », précise Lau Sin Yi. Ici, pas d’aveuglement par une interdiction des classements, mais pas non plus de stress et de stigmatisation des plus faibles, puisqu’il n’y a de division de l’ensemble des élèves qu’en trois groupes. Lau Sin Yi a bien gagné sa place en niveau A car elle consacre souvent plus de dix heures hebdomadaires à son travail personnel pour lequel sa maman ne peut pas l’aider. Ici, la justice sociale par la réussite au mérite n’est ni un discours, ni un projet, ni un souvenir : c’est une réalité vécue par les familles comme une nécessité, et par le gouvernement comme un devoir. Ici, savoir apprendre par cœur n’est pas perçu comme une tare mais comme une fierté, savoir admettre ce qui n’a pas été compris n’est pas une honte mais une vertu. Ici, les connaissances ne sont pas l’objet de débats contradictoires mais de respect, car ici, on sait que l’esprit critique ne s’acquiert pas par un entraînement à la critique, mais par un usage raisonné de connaissances solides organisées dans des disciplines tracées au cordeau.

    L’interdisciplinarité généralisée ferait rire élèves et professeurs – mais certainement pas les parents – car ici, l’école est au service des élèves, et ils ne servent pas de cobayes à d’obscurs théoriciens. Peut-être à cause des langues chinoises qui nécessitent autant d’heures d’apprentissage laborieux, ici, on ne craint pas d’affronter l’ennui dans les études. Ici, on sait que l’ennui est un cap nécessaire à dépasser pour vaincre l’esclavage du plaisir immédiat. Ici, on sait que les approches ludiques ne débouchent que sur un ennui devenu insubmersible et une immaturité chronique, ne faisant que dévaster la capacité des enfants à apprendre à s’intéresser au monde, c’est-à-dire à autre chose qu’à eux-mêmes.

    Ce n’est pas un hasard si les systèmes asiatiques explosent tous les classements internationaux, tant en termes de performances qu’en termes de réduction des écarts, donc de justice sociale, voire en termes de bien être des enfants. Mais quelle vie et quel avenir scolaire aurait eus Lau Sin Yi en France ? La bulle éducative finlandaise et son escroquerie a finalement éclaté. Singapour, Hong Kong, Taiwan et quelques autres creusent les écarts avec les pays occidentaux qui adoptent dans une joyeuse irresponsabilité des réformes glorifiant une morale d’Etat et menant à des systèmes de plus en plus inégalitaires aux résultats de plus en plus médiocres. Devant l’insistance de certains de ces pays à vouloir accélérer leur chute, il est alors légitime de se poser la question d’une démarche collective inconsciente : pour reconstruire, ne faut-il pas avoir auparavant totalement achevé de détruire ?
    Focus

    Education

    D'

    En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-133385-enseignement-les-lecons-de-lasie-1122502.php?MxMs4klRVhE66XzE.99

  • Démonstration impeccable sauf pour ce qui concerne le primaire public. Il a bien voire très bien fonctionné jusqu' a l'avènement du collège unique grosso modo 1970. Pourquoi s'est il dégrade ?

  • Bravo pour cette analyse clairvoyante. C'est effectivement l'égalitarisme qui sert de mesure étalon à l'action gouvernementale dans le domaine de l'éducation. L'attaque récurrente contre les bourses au mérite se fonde sur les mêmes "fantasmes idéologiques" qui ont pour conséquence malheureuse de généraliser les carences des élèves.
    Comment agir pour que nos gouvernants en prennent conscience et sortent de cette spirale absurde ?

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