Emploi 2017

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Quels défis pour le nouveau gouvernement ?

Par Claude Sicard,
le mercredi 24 mai 2017

Avec la formation du gouvernent Edouard Philippe s’achève cette longue période électorale où chacun s’est efforcé de juger de la capacité des candidats à la présidentielle à redresser l’économie de notre pays. On remarquera que quels que soient les candidats, et quels que soient les commentateurs de la vie politique, tous manipulent exactement les mêmes chiffres. On parle ainsi de « chômage » sans savoir exactement ce que recouvre le chiffre avancé par les pouvoirs publics, on déplore le taux élevé des « prélèvements obligatoires » sans se préoccuper de savoir en quoi consistent exactement les dépenses publiques qui justifient dans notre pays des prélèvements aussi élevés, on s’en réfère au taux des emplois publics par rapport à la population active sans remettre en question la pertinence du dénominateur que l’on utilise, etc. Beaucoup de fautes de diagnostic sont ainsi commises.

Nous voudrions, donc, ici, tenter de sortir des chemins battus pour prendre la juste mesure des maux qui nous affectent, en matière économique, en nous intéressant à des données statistiques auxquelles personne ne se réfère jamais. Dans un précédent article, nous avons montré que les déséquilibres de notre économie ont pour principale explication l’écroulement spectaculaire de notre secteur industriel, que les économistes depuis Colin Clark appellent le « secteur secondaire » de l’économie, secteur qui ne représente plus aujourd’hui que 11,5% du PIB alors qu’il devrait contribuer pour 19% à 20% à la formation du PIB. Et nous avons ainsi montré qu’il nous manque dans ce secteur au moins 1,5 million d’emplois, en sorte que si notre secteur industriel se situait à un niveau normal, avec les effets induits qu’a ce secteur sur les emplois dans le secteur tertiaire, on aurait 4 à 5 millions d’emplois supplémentaires dans les services. C’est ainsi que notre économie se trouverait à nouveau en équilibre.

Nous voudrions, ici, nous interroger sur l’activité de la population de notre pays, une notion qui n’est jamais abordée.

La notion de « population active »

Qu’entend-on par « population active » ? Il y a en ce domaine trois définitions différentes. Pour le BIT il s’agit des personnes en âge de travailler, c’est-à-dire les personnes de 15 à 64 ans. Pour l’INSEE, il s’agit des personnes ayant un emploi, plus les chômeurs qui recherchent un emploi. Et pour la comptabilité nationale, les personnes qui ont un emploi plus tous les chômeurs.

Examinons donc les chiffres dont on dispose, pour la France et divers autres pays développés :

(En 1.000)
Population 15-64 ans Population active
France 66.350 41.140 28.600
Allemagne 81.200 53.600 42.000
Angleterre 65.100 41.600 32.600
Italie 60.800 38.900 25.500
Pays Bas 16.950 11.000 8.900
Suède 9.800 6.200 5.200
Suisse 8.250 5.530 4.900
UE 508.200 330.300 242.500
USA 319.000 210.500 158.500

On voit, dans ce tableau, que les ratios de population active par rapport à la population totale ne sont pas les mêmes, partout. De même, l’importance de la population active par rapport à la population en âge de travailler varie beaucoup d’un pays à l’autre.

Pop active/Pop totale Pop active/Pop 15-64 ans
France 43,1% 69,0%
Allemagne 51,7% 78,4%
Angleterre 50,0% 78,4%
Italie 42,0% 65,6%
Pays Bas 52,5% 80,0%
Suède 53,1% 88,6%
Suisse 59,0% 88,6%
UE 47,7% 73,4%
USA 49,7% 75,2%

Ces comparaisons internationales montrent que le ratio de population active par rapport à la population totale est faible dans le cas de notre pays. : 43,1%, contre 47,7% pour la moyenne des pays de l’UE, et 51,7% dans le cas de l’Allemagne.

Autre constat préoccupant : la proportion, en France, de personnes dites « actives » par rapport à celles en âge de travailler. On a un ratio de 69,0%, à comparer à un ratio de 78,4% dans le cas de l’Allemagne, la moyenne des pays de l’UE se situant à 73,4%. En Suisse, ou en Suède, il s’agit de 88,6%. Nous avons donc, en France, une population en âge de travailler qui, globalement, n’est pas suffisamment au travail : cela ne peut pas manquer d’être lourd de conséquences, en matière économique. Certes, on nous dira que les Français ont une meilleure productivité que les autres nations, du fait sans doute de leur intelligence ? Mais ce sont là des considérations de café du commerce, sans fondement réel.

En France, donc, 69% seulement des personnes en âge de travailler sont au travail ou sont officiellement en recherche de travail, ce qui signifie que 31% d’entre elles ne sont pas dans la vie active : soit sept-millions-cinq-cent-mille personnes en âge de travailler qui ne travaillent pas. Il serait intéressant de s’interroger pour savoir ce qu’elles font ? Elles peuvent, éventuellement, faire des choses utiles pour la collectivité : élever des enfants, se former, etc. Mais elles peuvent, aussi, être oisives, ou travailler au noir ?

Les charges pesant sur les personnes effectivement au travail

Il est intéressant de calculer, à partir des données ci-dessus, le poids des charges pesant sur les personnes qui travaillent. Ce sont les personnes au travail qui, en effet, « supportent », au sens anglo-saxon du terme, les personnes qui ne travaillent pas, et ces charges ne sont pas les mêmes, selon les pays.

On défalquera du nombre des actifs les chômeurs, puisque ceux-ci sont comptés, par définition, dans les « actifs ».

On a alors les chiffres suivants ;

(En 1.000)
Actifs Chômeurs Actifs nets Pop totale/Actifs nets
France 28.600 5.000 23.600 2,8
Allemagne 42.000 2.500 39.500 2.1
Italie 25.500 3.100 22.400 2,7
Danemark 2.900 125 2.775 2,1
Pays Bas 8.900 500 8.400 2,0
Suède 5.200 350 4.850 2,0
Suisse 4.900 180 4.720 1,7
UE 242.500 24.800 217.700 2,3
USA 158.500 7.400 151.100 2,1

Ce tableau nous montre que le ratio de charge pesant sur une personne au travail est, en moyenne, de 2,3 personnes dans les différents pays européens. Et il est de 2,1 aux États-Unis. Dans le cas de la France, on a un ratio beaucoup plus élevé, puisqu’il s’agit de 2,8. C’est le ratio le plus élevé des pays examinés ici. Il ne faut donc pas s’étonner de ce que les impôts et taxes pesant sur les personnes au travail soient particulièrement élevés en France, ainsi qu’en Italie, ces deux pays ne se voulant pas en retard, bien sûr, au plan sanitaire et social par rapport à leurs voisins. Le problème est d’autant plus préoccupant, dans le cas de la France, que ce pays s’enorgueillit de faire mieux que ses voisins, à la fois sur le plan santé et sur le plan social. Alors, il en résulte pour notre pays, un pays qui se donne volontiers en exemple pour son « modèle social », une fiscalité extrêmement lourde. Et, comme cela ne suffit pas pour régler toutes les dépenses, la France, chaque année, s’endette un peu plus, comme si ses capacités d’emprunt étaient infinies.

La structure des emplois en France

Trop d’emplois publics… ou à tout le moins trop de fonctionnaires

La France est réputée être un pays où l’emploi public est trop important. Notre pays a, en effet, beaucoup trop de fonctionnaires, entend-on dire très souvent, et cette particularité aggrave encore un peu plus le diagnostic que nous venons de porter sur l’économie française.

En 2015, les effectifs d’emplois publics s’élevaient à 5.416.000 agents, avec la ventilation suivante :

>  Fonction publique d’État : 2.385.000
>  Fonction publique territoriale : 1.878.000
>  Fonction hospitalière : 1.153.000

Les emplois publics représentent ainsi 20% des emplois en France. Et ils ont tendance à croître, régulièrement, ce qui n’est plus le cas dans les autres pays développés où la tendance est depuis une quinzaine d’années à la baisse.

Faire des comparaisons avec les autres pays est extrêmement difficile en matière d’emplois publics car ceux-ci ne concernent pas que les fonctions administratives de gestion des pays. En France, la fonction publique est constituée, pour une très forte part, par les agents du secteur hospitalier public et par ceux du ministère de l’Éducation nationale, chacun de ces deux secteurs représentant des chiffres considérables : plus d’un million de personnes dans l’un et l’autre cas. Il ne s’agit donc pas uniquement, en France, de la gestion de la collectivité publique. Dans la plupart des autres pays européens le secteur hospitalier public est beaucoup moins important, et dans le secteur de l’enseignement le secteur privé y est généralement dominant, alors que c’est l’inverse chez nous.

Ce dont on peut être sûr néanmoins c’est de la trop forte fonctionnarisation des agents employés par l’État dans notre pays. Elle entraîne une baisse de la productivité du fait de l’inévitable rigidité de la gestion du personnel. C’est là ce que l’on pourrait appeler « le mal français ». En effet, 80% des agents publics en France bénéficient du statut d’emploi à vie qui est celui des fonctionnaires. Dans les pays européens les agents du secteur public sont aujourd’hui fonctionnaires dans des proportions bien moindres, comme le montre succinctement ces pourcentages :

Personnels des services publics à statut de fonctionnaire
> France : 81%
> Allemagne : 30%
> Italie : 15%
> Suède : 10%

En Suisse, en 2002, par référendum, le statut de fonctionnaire a été abrogé dans l’administration fédérale. En Suède, la très grande majorité des agents de l’État sont régis, à présent, par des contrats privés. En Italie, 15% seulement des agents du secteur public bénéficient du statut de fonctionnaire, etc.

Or, les personnels régis par des contrats de travail qui sont ceux du secteur privé sont, on le démontre aisément, plus productifs, et leur gestion est beaucoup plus souple que celle de personnes bénéficiant d’un statut de fonctionnaire. Il s’agirait donc, pour accroître la productivité des personnels du secteur public qui n’ont aucune raison valable de bénéficier du statut privilégié de fonctionnaire, de faire passer dorénavant sous le régime d’emploi du secteur privé la majorité des personnels du secteur hospitalier public et la majorité des personnels de l’Éducation nationale, des agents qui n’ont pour la plupart aucune raison valable de bénéficier du statut de fonctionnaire. Et il faudrait également cesser de faire bénéficier systématiquement du statut de fonctionnaire les agents des collectivités locales. En Allemagne, par exemple, il n’y a que 1,7 million de fonctionnaires (beamte) sur 4,5 millions d’agents employés par les services publics. Et l’on sait que près de 50% des hôpitaux publics ont été privatisés.

Pas assez d’emplois privés

Ce dont on peut en outre être sûr, c’est de notre considérable déficit en termes d’emplois marchands (=emplois privés) puisque à populations égales, nous avons de 5 à 8 millions d’emplois marchands de retard par rapport aux trois économies occidentales dynamiques que sont l’Allemagne, le Royaume-Uni et les États-Unis. En 2014, à populations égales, nous avions seulement 20 millions d’emplois marchands, contre 25 millions pour le Royaume-Uni et les États-Unis et 28 millions pour l’Allemagne.

Emplois marchands à population égale (en milliers)

Combien d’emplois faudrait-il créer pour se mettre aux normes des pays performants ?

Nous avons vu, plus haut, que l’Europe se situe à un ratio de 2,3, proportion entre la population totale et la population au travail. Les États-Unis en sont à un ratio de 2,1. Nous retiendrons, dans cette période d’économie extrêmement concurrentielle où nous a plongé la mondialisation, le ratio américain de 2,1, et l’on notera qu’un pays comme le Japon [1] en est à un ratio de 1,6 !

Sur la base d’un tel ratio, on peut calculer quel devrait être l’effectif des personnes dotées d’un emploi, en France :
66.350.000 : 2,1 = 31.600.000 personnes dotées d’un emploi

En déduisant des effectifs de la population active les personnes au chômage, on aboutit au chiffre de 25,1 millions pour ce qui est du nombre des personnes pourvues, aujourd’hui, d’un emploi en France.

On voit qu’il y aurait, donc, lieu de créer, en France, pour avoir une économie forte :
31.600.000 – 25.100.000 = 6.500.000 emplois

On notera que ce chiffre correspond non seulement à notre retard en emplois marchands évoqué plus haut, mais également très sensiblement à l’estimation que nous avions avancée, précédemment, en partant de la nécessité de porter à 19% ou 20% la contribution de l’industrie à la formation du PIB dans notre pays.

Il s’agit, donc de deux tâches, très rudes, que va devoir entreprendre de mener le gouvernement qui vient de se mettre en place : créer dans le pays 6,5 millions d’emplois nouveaux, et ramener le plus vite possible à 15%, ou 20%, la proportion des fonctionnaires dans les personnels employés par les pouvoirs publics.

Ces objectifs ne se trouvent pas, pour l’instant, dans le projet de notre nouveau président qui nous a simplement indiqué qu’il se proposait de réduire, pendant son quinquennat, de 120.000 personnes les effectifs de la fonction publique.

Claude Sicard
Economiste


[1Japon : population totale : 127,3 millions ; population de 15 à 64 ans : 77,6 millions, et population active : 65,2 millions.

Messages

  • Tout d’abord un grand merci pour cette synthèse édifiante.
    Effectivement le premier défi du gouvernement est de remettre la France au travail.
    Quelles recettes appliquer ?
    Comment redynamiser l’économie ?
    Reconstruire un secteur industriel digne de ce nom ne se fait hélas pas en 5 ans, même si grâce aux nouvelles technologies on peut faire de nets progrès.
    Rendre le marché de l’emploi plus agile et le coût du travail moins cher en diminuant les charges sociales sont des mesures mécaniques à considérer mais ne suffiront pas. Que recommandez vous ? Quelles seraient les 3 mesures urgentes à considérer ?
    Merci d’avance

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