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Pourquoi les Français n’aiment pas les riches ?

Par Claude Sicard,
le dimanche 10 novembre 2013

Dans la dernière lettre d’information de l’iFRAP, Bernard Zimmern s’insurge contre le rejet des riches dans notre pays, un phénomène qui semble être une caractéristique de la sociologie française. Cette différence avec les pays anglo-saxons n’est pas sans conséquences, nous dit-il, sur la santé économique de notre pays.

Toutes les enquêtes attestent en effet de cette propension à vilipender les riches en France, un pays où le candidat à la présidence de la république qui vient d’être choisi par le peuple lors de la dernière élection présidentielle a fait campagne en proclamant haut et fort qu’il « n’aimait pas les riches ». La journaliste anglaise Sophie Pedder, chef du bureau du journal The Economist à Paris, a manifesté dans un ouvrage qu’elle vient de publier sur la France tout son étonnement, disant : « Vous n’aimez pas les riches en France : c’est une spécificité française. Ce niveau de haine est très étonnant pour un anglo-saxon ». Les enquêtes d’opinion qui sont faites régulièrement confirment bien ce discrédit dont souffrent les riches en France, ainsi que le rejet du libéralisme comme option pour une politique économique. Dans un sondage de l’IFOP réalisé à la demande de Prêt Union il est ainsi apparu que 78% des personnes interrogées estimaient qu’être riche est « mal », 24% considérant que c’était même « très mal ». La richesse, nous dit de son côté Yann Algan, professeur à Sciences Po Paris, n’est pas associée en France au travail, mais plutôt à la chance et aux relations personnelles. Et c’est bien ce que confirme un sondage fait récemment pour le quotidien Sud Ouest qui nous apprend que dans l’électorat de gauche les sondés attribuent à 47% la réussite des riches au fait qu’ils possèdent « des parents riches », et à 40% au fait qu’ils ont de l’« entregent ».

Cette phobie des riches peut-elle s’expliquer uniquement par l‘héritage des sentiments qui ont animé les révolutionnaires de 1789 lorsqu’ils ont mis à bas les privilèges des classes dirigeantes qui tenaient en main la société française ? Nous pensons que les racines de cette spécificité française sont bien plus profondes que cela, car la Révolution de 1789 n’a fait, en réalité, que laïciser les valeurs chrétiennes qui étaient celles du peuple de France, un peuple marqué très profondément par le christianisme et ses dogmes depuis des siècles. Le christianisme, en effet, a été proclamé religion d’Etat de l’Empire romain en 380. Il faut bien voir que la devise « Liberté, égalité, fraternité » forgée par Robespierre a été fondée sur les valeurs inculquées par le message chrétien. Jésus a révolutionné l’empire romain en révélant aux hommes qu’ils étaient tous égaux entre eux, et il a laissé pour message au monde : « aimez-vous les uns les autres ». En 1789 l’égalité a donc été posée comme étant le premier droit naturel de l’homme, avant même la liberté, et c’est en 1793 qu’a été introduite l’idée du suffrage universel, idée qui n’a pris réellement corps que bien plus tard, en 1848.

Cette exigence pour l’égalité qui s’est imposée dans la société française depuis lors a pris au cours du XXe siècle un caractère plus ample, puisque l’on est passé de cette revendication du droit à l’égalité, à l’égalité des droits : on a alors dangereusement évolué vers l’égalitarisme. Dans l’histoire des théories économiques en France on a vu par conséquent se développer, depuis le siècle des Lumières, une lutte incessante entre deux doctrines économiques différentes : le libéralisme d’un côté et le socialisme de l’autre. Le libéralisme considère que la meilleure façon de parvenir à un optimum social c’est de laisser libre cours au jeu des intérêts privés : il faut laisser faire le marché, ne pas fausser les règles du jeu de l’offre et la demande, tout cela selon les enseignements d’Adam Smith qui a parlé d’une régulation de la société par la « main invisible », puis plus tard ceux de Friedrich Hayek qui a vanté les vertus de l‘« ordre spontané ». Le socialisme, par contre estime qu’il faut que l’Etat qui incarne la volonté populaire intervienne pour que la prospérité économique profite au plus grand nombre, et que se trouvent réduites le plus possible les inégalités. Le socialisme reproche au libéralisme sa violence, et il dénonce la domination des riches sur les pauvres. Le libéralisme, lui, s’insurge contre le fait qu’un souci trop poussé d’égalité est antinomique avec les libertés individuelles. C’est ainsi que Soljenitsyne aurait déclaré : « Les hommes n’étant pas dotés des mêmes capacités, s’ils sont libres ils ne sont pas égaux, et s’ils sont égaux c’est qu’ils ne sont pas libres ».

L’explication que l’on peut donner de cette phobie des riches dans la société française et de ce goût prononcé qu’elle manifeste pour le socialisme se trouve, pour une bonne part, dans les racines chrétiennes de la société, une société qui a été formatée par le catholicisme pendant des siècles, à la différence des pays anglo-saxons qui ont opté, eux, pour la Réforme. Le catholicisme insiste sur la nécessité d’être saint, ce qui suppose un très fort attachement à Dieu et une affection fraternelle, ceci avec la grâce du Saint Esprit. Il met en avant la pauvreté et le retrait du monde. Le protestantisme n’a pas du tout la même lecture du message divin : pour les protestants il ne s’agit pas de se retirer du monde mais au contraire de produire des richesses, non pas pour en jouir égoïstement mais pour partager. Les protestants érigent le métier en sacerdoce, et le succès financier est le signe que l’on se trouve dans la grâce de Dieu. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité les activités économiques se sont vu conférer une valeur morale. Le philosophe allemand Max Weber a démontré ainsi, en 1904, dans « l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » que l’éthique protestante était l’explication même du succès du capitalisme. Et plus tard, de la même manière, Alain Peyrefitte, dans « Le mal français », a fait le même constat, disant que le catholique satisfait son instinct de dépassement en s’abîmant dans la prière, alors que le protestant se dépasse en se jetant corps et âme dans les occupations les plus terre à terre.

Cette première explication de la condamnation des riches dans la culture des Français doit être complétée par l’analyse, pour autant que cela soit possible, des traces indélébiles laissées par la Révolution de 1789 dans l’inconscient collectif de notre peuple. L’inconscient collectif pèse en effet très lourdement sur les individus d’une société. Ce concept forgé par Jung peut se définir comme une connexion invisible qui relie les individus entre eux. L’inconscient collectif colporte des images et des archétypes qui font partie de la culture d’un peuple. Le psychologue Le Bon parle à ce sujet « d’idées qui siégent dans l’âme d’un peuple », ou encore « de la constitution mentale d’un peuple ».

Quelles traces, donc, a imprimées la Révolution de ’89 dans l’âme des Français ? Nous allons tenter de répondre à cette question, en rappelant tout d’abord que la Révolution de 1789 a été faite, fondamentalement contre les inégalités : tous les historiens s’accordent pour dire que ce fut un mouvement plus social que politique. Les inégalités étaient à leur comble : la noblesse et le clergé bénéficiaient d’avantages exorbitants, tant en matière de pouvoir que de revenus, et ce, au détriment du peuple qui lui, était tout à fait misérable. Sous l’Ancien Régime seule la noblesse, qui représentait 1% de la population, pouvait accéder aux hautes fonctions, et elle était exemptée de la taille et de ses suppléments. Le clergé, de son coté, était un corps riche et très puissant qui bénéficiait de nombreux privilèges fiscaux, judiciaires, et politiques. Cet ordre possédait d’immenses propriétés foncières et il était exempt de la plupart des impôts, fixant lui-même le montant du « don gratuit » qu’il versait au roi. Quant au roi, ses pouvoirs étaient illimités, le roi étant un monarque au pouvoir absolu.

La noblesse et le clergé se trouvaient en symbiose, s’épaulant mutuellement, et tenant le peuple sous leur domination. La Révolution éclata : on prit la Bastille, dans la nuit du 4 août 1789 les Etats Généraux abolirent tous les privilèges, et le 26 août de la même année fut proclamée la Déclaration des droits de l’homme qui affirma dans son article premier que les hommes « naissent et demeurent libres et égaux en droit ». Tout cela nécessita que le peuple des « sans-culottes » verse son sang.

On sait que cette Révolution a été un évènement capital dans l’histoire de la France, un évènement qui a permis à ce pays de changer complètement de société et de rentrer dans le monde moderne. Pour cela, il fallut se battre avec la plus grande vigueur. Dans l’inconscient collectif français il reste donc le souvenir, profondément gravé dans les esprits, qu’il fallut une révolution sanglante qui fit des centaines de milliers de morts pour mettre à bas le pouvoir des riches qui s’étaient ligués pour exercer sur le peuple une odieuse tyrannie : le roi s’était discrédité en tentant de s’enfuir pour aller chercher l’aide de l’étranger, et la reine avait comploté contre les révolutionnaires avec les Autrichiens. L’image de la monarchie se trouva ainsi très dégradée. Celle des nobles n’était guerre valorisée par le fait que leurs avantages et privilèges se transmettaient par le sang, sans qu’ils aient à prouver de quelconques talents, ni même avoir à travailler. Quant à l’image des hauts prélats, il est fort à parier que dans le souvenir que l’on en garde aujourd’hui, là aussi, l’image ne soit pas très flatteuse : des personnes qui jouissaient souvent indûment de revenus très importants et utilisaient honteusement la crainte de Dieu pour assurer leur pouvoir, un Dieu qu’ils disaient exigeant et au tempérament vengeur dont ils se prétendaient être les mandataires.

Le comble de l’absurdité, dans cette société qui était celle de l’Ancien Régime, c’est que les détenteurs de l’autorité, qu’il s’agisse du roi et des nobles, tout comme des hauts dignitaires de l’Eglise catholique, prétendaient s’appuyer sur le message du Christ pour gérer comme ils le faisaient la société. Avec les apports des philosophes des Lumières, la société opéra donc, avec la Révolution de 1789, ce que le philosophe Marcel Gauchet a appelé une « sortie de religion » : on remplaça Dieu par la raison et la religion par la morale. Mais néanmoins, on conserva les valeurs chrétiennes en les laïcisant, car elles avaient très profondément pénétré les esprits. De par leur ancienneté, et de par leur universalité, elles constituaient les fondements mêmes de la civilisation qui était, et est toujours, celle du peuple français.

On comprend donc, avec les éléments d’analyse que nous avons tenté de dégager : un fonds de culture chrétienne d’un côté, et de l’autre le souvenir toujours très vivace des luttes victorieuses menées pour se dégager au XVIIIe siècle de l’emprise des deux classes dirigeantes qui s’étaient pendant des siècles accaparé le pouvoir et les richesses du pays, des classes qui vivaient dans l’opulence alors que la majorité du peuple, la paysannerie notamment, était condamnée à une existence misérable, que l’on nourrisse en France, à l’égard des riches, des sentiments très réservés. Moralement, on incline plutôt à les dévaloriser, et on redoute, par ailleurs, qu’ils puissent à nouveau exercer sur la société une autorité dont le peuple n’aurait rien de bon à attendre, l’expérience faite pendant les siècles passés ayant prouvé leur nuisance.

Cette combinaison d’un fonds culturel catholique avec le souvenir entretenu par l’école républicaine, de génération en génération, de classes dirigeantes qui trop longtemps dans le passé se sont enrichies honteusement, pendant des siècles en France, sur le dos de la population laborieuse, tout ceci sous la houlette de monarques de droit divin, est tout à fait explosive. Elle ne se retrouve nulle par ailleurs, soit que le fonds culturel des populations ait été le protestantisme, et en particulier le puritanisme, ce qui a été le cas d’un certain nombre de pays occidentaux vivant aujourd’hui en démocratie, soit que le passage d’un système monarchique à la démocratie se soit opéré harmonieusement, ce qui fut notamment le cas de l’Angleterre, c’est-à-dire sans que l’on ait eu à mettre le pays à genou et à couper des milliers de têtes.

L’inconscient collectif du peuple de France se défie donc des riches, et il conduit les Français à préférer que ce soit l’Etat qui, étant en régime démocratique, l’émanation de la volonté populaire, dirige l’économie plutôt que des capitalistes qui n’ayant que le profit pour religion font abstraction des intérêts des peuples. On se méfie ainsi en France des multinationales qui sont vues comme des pouvoirs que les nations ne parviennent plus à contrôler. C’est ainsi qu’une étude américaine récente effectuée dans différents pays sur la perception que les opinions publiques ont de l’économie de marché, montre la défiance des Français à l’égard de ce système. Les sondés français ont été seulement 36% à répondre par oui à la question : « L’économie de marché est-elle le meilleur système économique ? ». Les américains ont répondu affirmativement à 72%, et les Chinois à 76%. La moyenne générale s’est située à un peu plus de 50%.

Si l’on voulait que les Français en viennent à adhérer davantage au libéralisme, il faudrait que l’école républicaine puisse donner aux enfants qu’elle forme une vision nouvelle de la Révolution française, et que les médias présentent, à une fréquence accélérée, sous un jour favorable les réussites des entrepreneurs qui, en France, innovent, créent des emplois, développent leurs entreprises et parviennent à conquérir des marchés à l’étranger, ce qui fait la richesse du pays et fournit aux personnes qu’elles emploient des conditions d’épanouissement personnel tant pour elles-mêmes que pour leur famille. Il serait utile que les médias contribuent à améliorer la formation économique des Français, ce qui suppose en premier lieu qu’ils aient eux-mêmes des équipes de journalistes compétents en la matière et non inféodés à des idéologies utopistes.

Messages

  • Ce n’est pas le cas des parpalliots (protestants) dont je suis issu (mais laïc)

  • Il est parfaitement faux que le pouvoir du roi ait été illimité. Il l’était par les franchises locales, par les coutumes que le Roi respectait, n’ayant même pas le pouvoir de choisir qui lui passait sa chemise.
    Il l’était surtout par les "Parlements" qui avaient profité de la Régence pour s’attribuer le pouvoir de ne pas enregistrer les décisions royales.
    Louis XV, poussé par Maupeou, avait chassé ces Parlements, faits de privilégiés se cooptant.
    Louis XVI, pour son malheur, les rappela, croyant faire œuvre de pacification. Après quoi, ces derniers ne cessèrent de bloquer toutes les réformes, interdisant ainsi une révolution royale et contraignant à faire appel aux États Généraux, qui s’avérèrent incapable de monter un système fiscal digne de ce nom. De surenchères en surenchères sans capacité à décider d’autre solution financière que confisquer des biens non-générateurs de revenus on est arrivé aux horreurs que l’on a connues.

    Le texte ci-dessus n’est-il pas trop inspiré de la lecture de Michelet et autres doctrinaires du XIXe falsifiant délibérément les événements de la fin du siècle précédent ?

    Au demeurant, c’est la domination de l’Église, plus que celle des nobles qui fut haïe par le peuple. Une des nombreuses erreurs de Louis xvi fut de se croire tenu de la soutenir.

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