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Piketty est-il un économiste ?
Exposé d’Alain Mathieu au colloque de l’IRDEME à la Maison de la Chimie le 15/6/2015

Par Alain Mathieu,
le mercredi 24 juin 2015

Dans « Le capital au XXIème siècle » comme dans ses œuvres précédentes, Thomas Piketty poursuit le but de « faire payer les riches » en faisant passer à 80% des revenus le taux de la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu et à « 5% ou 10% » du patrimoine le taux de la tranche supérieure de l’impôt sur la fortune (ISF français, dont le taux supérieur est 1,5%). Pour Piketty, les taux qu’il propose, n’étant pas réalisables pour un pays isolé, devraient être appliqués dans le monde entier, ou, à défaut, dans toute l’Europe.

Pour convaincre ses lecteurs de la nécessité de ces réformes fiscales, Piketty emploie deux arguments : 1) les statistiques montrent que les revenus et le patrimoine seront de plus en plus concentrés au XXIème siècle ; 2) le raisonnement économique le prouve aussi.

Des statistiques contestables

Pour Piketty, les courbes représentant les statistiques de la concentration des revenus et du patrimoine sur les 10% les plus riches, ou les 1%, ou les 0,1%, ont une forme en U. De 1914 à 1945, deux guerres mondiales et la crise de 1929 ont détruit des bâtiments, commerces, usines, des banques ont fait faillite, les revenus du capital et les fortunes ont été laminés. La concentration des revenus et patrimoines a donc baissé pendant cette période. C’est la branche gauche du U. D’après Piketty, la concentration s’est stabilisée pendant les « 30 glorieuses » et a crû depuis 1975/1980. Si l’on prolonge cette tendance sur tout le XXIème siècle, on arrivera à une concentration insupportable.

Contrairement à Tony Blair, qui disait « mon but n’est pas d’appauvrir les riches, il est d’enrichir les pauvres », Piketty ne s’intéresse qu’au sort des plus riches, qu’il veut appauvrir, et néglige celui des plus pauvres. Pour lui, ce qui est pris aux riches est forcément donné aux pauvres (et non à tous comme le choisissent généralement les hommes politiques) ; ni la motivation des riches, dont la plupart sont des entrepreneurs, ni la croissance économique n’en seraient affectées. Ne s’intéressant pas aux pauvres, Piketty n’utilise pas le coefficient de Gini couramment utilisé pour mesurer les inégalités, car ce coefficient prend en compte la situation de tous, dont bien sûr celle des plus pauvres.

Ses statistiques ne tiennent pas compte des impôts et des prestations sociales, ce qui pourrait en modifier sérieusement les conclusions. Elles ne tiennent pas compte de l’augmentation des droits à la retraite, qui sont une forme d’épargne, et donc de patrimoine, ni du développement des études supérieures, une forme d’accroissement du capital humain. Quand elles ne sont pas disponibles, il ne craint pas d’en inventer une partie, par exemple la concentration du patrimoine privé dans les pays communistes jusqu’à 1990.

Le plus étonnant est que la seule courbe en U qu’il présente soit celle des revenus dans les pays anglo-saxons. Pour toutes ses autres courbes –concentration des revenus dans les autres pays et concentration du patrimoine dans tous les pays- la tendance récente est à la stabilité ou à une faible hausse, comme le montrent par exemple les courbes ci-dessous, dont le U est écrasé (extraites du livre de Piketty) :

Des courbes en U qui s’écrasent
Le millime supérieur : Europe continentale et Japon, 1910 - 2010

Si l’on prend le coefficient de Gini couramment utilisé par les économistes et sociologues, on constate une baisse des inégalités de revenus en France de 1960 à 1980 et une stabilité ensuite (sauf pour la période de crise depuis 2008, où le chômage s’est accru). La prise en compte de l’accroissement des prestations sociales change donc les conclusions.

Indice de Gini des revenus en France, 1955 - 2010
Revenu des ménages

Les statistiques de Piketty ne montrent donc pas une concentration inquiétante des patrimoines. Elles montrent tout au plus, et sous réserve des critiques qu’on peut leur adresser, une concentration des revenus depuis 1980 aux États-Unis et au Royaume-Uni.

Un raisonnement économique loin de la réalité

Après les statistiques, le raisonnement économique est le suivant : le rendement du capital étant supérieur au taux de croissance de l’économie, les détenteurs de capitaux s’enrichissent plus vite que les autres et le capital se concentre.

Piketty étaie ce raisonnement par des chiffres : le taux de croissance est de 1% par an et le rendement du capital de 5% par an, car les loyers rapportent 3% par an de la valeur des immeubles et le rendement des actions et obligations est de 7% par an, soit une moyenne de 5% par an (le patrimoine immobilier étant globalement équivalent au patrimoine mobilier).

Or ces chiffres ne sont pas exacts.

Piketty ignore les frais d’entrée à déduire des montants placés. Quand on achète des immeubles, on doit verser des commissions ou honoraires à des agences immobilières et à des notaires et verser des impôts. Quand on achète des actions et obligations, on doit verser des frais de bourse, des frais bancaires, des frais d’entrée dans les organismes de placement collectif et dans les contrats d’assurance-vie.

Piketty ignore aussi les aléas, impôts et frais sur les revenus immobiliers : une partie des loyers n’est pas perçue (locaux vacants, ou occupés par le propriétaire ; impayés de loyers ou primes pour l’assurance de ces impayés) ; des frais de gestion et d’assurance sont à payer par le propriétaire de l’immeuble, ainsi que les grosses réparations, la taxe foncière, des impôts sur le revenu (CSG-CRDS : 15,5% + impôt sur le revenu, jusqu’à 49% des revenus), l’impôt sur la fortune ISF (jusqu’à 1,5% du capital). D’autre part Piketty compare le rendement des immeubles à un taux de croissance réel de l’économie, c’est-à-dire net de la hausse des prix. Pour que la comparaison soit juste, il devrait déduire la hausse des prix du rendement des immeubles, ce qu’il ne fait pas.

De même, pour les revenus mobiliers, il faudrait pour les actions déduire des bénéfices des sociétés l’impôt sur les bénéfices, la partie mise en réserve par la direction, les frais de gestion éventuels des organismes de placement collectif, les impôts sur le revenu (15,5% + IR), l’ISF, la hausse des prix, la partie non épargnée des dividendes. Pour les obligations, il faudrait déduire des intérêts les frais de gestion, les impôts sur le revenu (15,5% + IR), l’ISF, la hausse des prix, la partie non épargnée.

Alors seulement on pourrait affecter le solde à l’augmentation des patrimoines.

Il est étonnant qu’un professeur d’économie ne connaisse pas la différence entre un rendement brut du capital et un rendement net.

Piketty ignore en outre la différence entre plus-values latentes et plus-values réalisées. Pour lui, les plus-values latentes augmentent le capital. Et cependant tant qu’elles ne sont pas réalisées par une vente, elles sont virtuelles. En cas de vente, il faut en déduire les impôts sur ces ventes, les impôts sur les revenus (15,5% + IR), la hausse des prix et la part consommée. Les plus-values latentes ne sont pas garanties : l’indice boursier français CAC 40 était à 6.948 en 2000. Il est à 4.800 (-31%). Des entreprises font faillite, comme Citroën, Boussac, Moulinex, Lipp, et bien d’autres. Les emprunts russes n’ont pas été remboursés. Depuis les accords de 2012, les emprunts du gouvernement grec auprès des prêteurs privés ne seront remboursés (peut-être ?) qu’à 25% (en tenant compte des baisses d’intérêts consenties).

La richesse d’une famille n’est pas éternelle. Faute de moyens, les héritiers Peugeot ont dû faire appel à des Chinois et à l’État pour refinancer PSA. Les actionnaires d’Eurotunnel, de Dexia, de Natixis ont été ruinés. Les krachs boursiers se produisent en moyenne tous les huit ans. Les intermédiaires à la Madoff ruinent beaucoup d’investisseurs.

Cette évolution des fortunes est bien illustrée par la loi des trois générations : la première construit, la deuxième conserve, la troisième dilapide. Cette loi ne s’explique pas seulement par le fait que les enfants ou petits-enfants des créateurs d’entreprises sont parfois mal élevés, le créateur ayant consacré plus de temps à ses affaires qu’à l’éducation de sa progéniture. Elle est due à une loi fondamentale du capitalisme : la richesse récompense les innovateurs. Les premiers promoteurs des hypermarchés, des micro-ordinateurs ou téléphones mobiles, des premiers appareils électroménagers, des compagnies d’aviation low cost, etc., ont fait fortune. Mais ils ont été copiés et en une ou deux générations les résultats de leurs entreprises se sont banalisés. La dispersion du capital parmi leurs enfants et les droits de succession ont fait le reste.

Aussi le rendement du capital, après impôts, inflation, aléas, pertes et crises, est-il nettement inférieur aux 5% par an de Piketty. Peut-être est-il de 1 à 3% par an, suivant les taux d’impôts sur le revenu et sur le patrimoine versés par ses détenteurs. La part de ce rendement consommée croît chez les héritiers.

De son côté la croissance de l’économie est supérieure à 1% par an : elle est mondialement de 3% par an. De nombreux pays développés font des efforts de compétitivité pour améliorer leur taux de croissance. La révolution numérique n’est qu’à ses débuts dans de nombreux secteurs importants de l’économie comme l’administration publique, l’éducation, la santé. La loi de Moore, qui voit la puissance des puces doubler tous les 18 mois, fonctionne encore. Prédire une croissance mondiale de 1% par an au XXIème siècle est aussi pessimiste que les prédictions de Malthus sur l’impossibilité de nourrir l’humanité dans l’avenir, que celles de Ricardo sur la rente foncière, totalement accaparée par les propriétaires, qui devait anéantir tout autre revenu du capital, que celles de Marx sur le « principe d’accumulation infinie du capital », ou celles du club de Rome, qui prédisait l’extinction des ressources pétrolières.

Pas plus que ses courbes en U, le raisonnement économique de Piketty ne conforte donc sa thèse.

D’ailleurs on constate en permanence que le capital ne se concentre pas. Il change de mains. Par exemple, sur la dernière liste des milliardaires en dollars, publiée par le magazine Forbes, on voit que, au 13/2/2015, sur les 1.826 milliardaires, il y avait seulement 12% d’héritiers véritables, 22% avaient développé une petite entreprise héritée, 65% avaient créé leur entreprise (comme par exemple les plus jeunes milliardaires, les fondateurs de Snapchat, Evan Spiegel, 25 ans, et Bobby Murphy, 26 ans). Par rapport à la liste annuelle précédente, 16% des milliardaires étaient nouveaux et 8% en étaient sortis.

La première liste publiée par Forbes, en 1987, était limitée aux non-américains. Sur les 9 premiers de cette liste, 6 ont disparu de la liste des milliardaires (ainsi que leurs héritiers). Les restants sont les héritiers canadiens Thomson (Thomson-Reuters), suédois Rausing (Tetra Laval), et japonais Mori (immobilier).

Liliane Bettencourt, un cas particulier

Pour Piketty, l’héritage le plus choquant est celui dont bénéficie Liliane Bettencourt, fille unique du fondateur de l’Oréal. « Des inégalités totalement insoutenables, arbitraires, remettant radicalement en cause les valeurs méritocratiques sur lesquelles se fondent nos sociétés » écrit Piketty à son sujet. Il ne voit pas qu’il s’agit d’un cas particulier. Étant fille unique, il n’y a pas eu de dilution du capital hérité, après droits de succession. Contrairement aux règles de toute bonne gestion de sa fortune, qui aurait dû être diversifiée, elle a gardé principalement des actions de l’Oréal, société dont la croissance a été exceptionnelle. En cas de vente de ses actions, ses plus-values devraient être diminuées du montant des impôts.

Son cas justifie-t-il la spoliation de tous les riches, voire la condamnation de l’héritage ? Son père aurait-il autant développé l’Oréal s’il n’avait pas pu en laisser l’héritage à sa fille ? N’aurait-il pas alors consacré plus de temps à dépenser sa fortune ?

Des lois économiques sans intérêt ; la méconnaissance d’une loi fondamentale

Pour donner à ses thèses une couleur plus scientifique, Piketty fait état de deux « lois fondamentales du capitalisme ».

La première est : rendement du capital/revenus = taux de rendement du capital X capital/revenus. Autrement dit : le rendement du capital est égal au rendement du capital. C’est une tautologie sans aucun intérêt. D’ailleurs Piketty la traite lui-même de tautologie. La deuxième est une loi « à long terme » : capital/revenus = taux d’épargne/taux de croissance. Capital/revenu est un rapport entre deux valeurs (généralement de 4 à 7 suivant les pays), le taux d’épargne est un pourcentage des revenus (de 0 à 40%), le taux de croissance est un pourcentage annuel (de 0 à 12%). En divisant un pourcentage des revenus par un taux annuel, on n’obtient pas un rapport entre deux valeurs. Aucune explication de causalité n’est donnée pour cette « loi » incohérente, sans intérêt et manifestement fausse : pour des pays à faible taux d’épargne, comme les États-Unis, où le taux d’épargne moyen est de 5% et le taux de croissance de 2,5%, on trouverait : 6 = 2 ; pour des pays sans croissance comme le Japon, le stock de capital serait infini !

Il est en outre assez curieux que Piketty manifeste son ignorance de la loi économique la plus connue, celle de l’offre et de la demande. D’après cette loi, quand la demande d’un bien augmente, les prix montent, les profits des producteurs augmentent, ce qui entraîne une augmentation de l’offre. Or Piketty écrit dans son introduction (p 23) : « si un bien est en offre insuffisante et son prix trop élevé, la demande doit baisser ». Cette stupéfiante incompréhension de l’évolution de l’offre, c’est-à-dire du rôle des entrepreneurs et chefs d’entreprise, est typique des raisonnements de Piketty. Son seul but est d’appauvrir les riches. Il ignore volontairement leur apport à l’économie, dont ils sont pourtant la source principale de développement. Que serait le monde sans les micro-ordinateurs rendus possibles par Bill Gates et les téléphones portables reliés à Internet imaginés par Steve Jobs ? Si le niveau de vie des pauvres des pays développés a été multiplié par 30 depuis 1800, c’est bien grâce aux innovations, et donc aux innovateurs. Des études ont montré que la richesse dont bénéficient les plus grands innovateurs est inférieure à 2% de la valeur qu’ils ont créée. Jamais Piketty ne reconnaitra cette vérité économique. Il déclare d’ailleurs lui-même qu’il n’est pas un économiste, mais un sociologue. Son ignorance des faits économiques le confirme.

Récemment le China Daily, le quotidien en anglais du parti communiste chinois, se glorifiait du fait que le nombre de millionnaires chinois ait dépassé celui du Japon et souhaitait qu’il y ait en Chine de plus en plus de riches. Au même moment un sociologue français cherchait à les ruiner.

Un nouveau Marx ?

Illustrant involontairement son propre comportement, Piketty écrit au sujet de Karl Marx : « Quand on disserte sur la répartition des richesses, la politique n’est jamais très loin et il est souvent difficile d’échapper aux préjugés de son temps » … « sans doute est-il (Marx) victime du fait qu’il avait fixé ses conclusions dès 1848, avant même d’entreprendre les recherches susceptibles de les justifier. Marx écrivait dans un climat de grande exaltation politique, ce qui conduit parfois à des raccourcis hâtifs »

Piketty a repris le « principe d’accumulation infinie du capital » de Marx. Il est resté comme Marx prisonnier de ses « préjugés » et de son « exaltation politique ». Il aboutit aussi à des « raccourcis hâtifs ». La propagation de la lutte des classes et la provocation à la haine des riches sont de l’activisme politique, pas de la science économique.

Piketty a donc raison quand il écrit : « toutes les conclusions auxquelles je suis parvenu sont par nature fragiles et méritent d’être remises en question ».

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