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Oui, Monsieur Macron, « la mondialisation est une opportunité »

Par Yves Buchsenschutz,
le mercredi 3 mai 2017

La mondialisation est-elle une opportunité ? Dans le cadre d’un débat, nous publions ici ce deuxième article, répondant à celui de dimanche.

Cet article se réfère à celui de Claude Sicard, paru il y a quelques jours sur Emploi 2017 et qui pose des questions pouvant amener à des conclusions un peu différentes. L’analyse concernant l’opposition entre « la mondialisation heureuse » et ce que j’appellerais « la mondialisation diabolique » me parait claire.

Toutefois je voudrais repartir des statistiques déjà utilisées et que je rappelle :
En observant l’évolution d’un échantillon de pays en voie de développement en termes de parité de pouvoir d’achat (PPA) on constate, que dans la période 1990-2015, les évolutions ont été les suivantes :

1990 2015 Progression
Chine 980 US $ 14.238 US $ 1.400 %
Viet Nam 970 US $ 6.027 US $ 621 %
Inde 1.146 US $ 6.088 US $ 531 %
Indonésie 2.893 US $ 11.035 US $ 381 %
Thailande 4.298 US $ 16.305 US$ 379 %

En comparaison, dans un échantillon de pays développés et sur les mêmes bases, on obtient les résultats ci-dessous : les PIB par tête se sont trouvés multipliés, en moyenne, par un peu plus de deux (au lieu de 4 à 14) comme le montre le tableau ci- après :

1990 2015 Progression
Allemagne 19.031 US $ 47.268 US $ 248 %
Royaume Uni 17.446 US $ 41.324 US $ 236 %
États-Unis 23.954 US $ 55.836 US $ 233 %
France 17.505 US $ 39.678 US $ 226 %

Il faut rajouter à ces deux tableaux ce que la BIRD a appelé « la moyenne monde » : elle est passée de 5.413 dollars en 1990 à 15.470 dollars en 2015, soit une progression de 285%. Accessoirement le taux de pauvreté mondiale est passé en dessous de 15% dès 2013, malgré un ajustement à la hausse régulier. Pour mémoire, pauvreté et richesse sont des notions totalement relatives et mouvantes.

Notre auteur tire de ces tableaux le constat évident du ralentissement relatif de la croissance dans les pays développés ainsi que d’un rapprochement des situations entre pays développés et « en voie de développement ».

Je voudrais d’abord faire remarquer que toute croissance partant de zéro comparée à celle partant d’un seuil déjà significatif est toujours supérieure, ce qui est le cas examiné.

Deuxièmement, les croissances sont ici comparées en pourcentage : si on lit ces tableaux en valeur absolue on constate que la croissance de PPA de l’échantillon des pays développés enregistre une croissance de plus de 22.000 dollars sur la période alors que le meilleur élève des pays en voie de développement, à savoir la Chine, fait un peu plus de 13.000 dollars ! La croissance dans nos pays s’est certes ralentie, mais elle a engendré un résultat en valeur presque double et inespéré en 1990. Où est le drame ?

Troisièmement, l’amélioration du niveau de vie correspond en fin de compte à l’amélioration de la productivité. La productivité elle-même ne s’améliore que par l’innovation sous la contrainte de la compétition et de la concurrence. Les grands pays développés ont subi successivement des grandes couches de productivité : la première révolution industrielle (la machine à vapeur), la production de masse (Ford), la distribution de masse (les hypermarchés), la production de masse personnalisée (les ordinateurs Bell), et en cours, la mondialisation, laquelle a, comme les autres, amené d’énormes résultats en France même.

Je ne vois personnellement aucun complot dans cette phase, plutôt l’observation par des acheteurs-voyageurs d’écarts de prix et de coûts justifiant des arbitrages de localisation de production mondialisés. Ceci est rendu possible, comme l’indique Claude Sicard, par des coûts de transport très faibles. Une nouvelle couche est d’ailleurs en train de se construire, dont Uber, Ouicar, et AirBnb seraient les précurseurs, permettant à chaque consommateur d’avoir accès à une prestation moins chère car partageant l’investissement (un nouveau rapport entre la propriété et la consommation est en émergence).

Dans le Maelström de ces évolutions, qu’est-il arrivé à la France ? Contrairement à une idée générale en vogue, le protectionnisme et le libre-échange ne sont ni l’un ni l’autre des panacées. L’histoire économique [1] raconte que tous les pays, développés ou non, sont passés par les deux systèmes, y compris l’Angleterre, les États-Unis, la Chine et la France. En fait, en phase de construction, les pays ont plutôt été protectionnistes, prônant la libération des échanges quand ils devenaient forts. Des variantes et entorses de toutes sortes existent bien entendu et les systèmes, y compris la mondialisation actuelle, ne sont jamais blancs ou noirs.

La France a un problème commun avec l’ensemble des pays développés qui est celui d’avoir mal évalué le poids potentiel gigantesque de la Chine. Sortir de la misère une masse de plus d’un milliard de personnes n’a rien de comparable avec aider le Portugal. De ce point de vue, les résultats sont incontestables, et ceci dans un schéma gagnant-gagnant, mais le prix social a été très lourdement ressenti. Au passage, comment comparer le chômage dans l’OCDE avec l’adaptation d’un paysan chinois ? Il serait certainement souhaitable que l’OMC soit un peu plus progressive et prudente dans ses recommandations. Il ne tient qu’à nous d’y agir.

Elle a surtout un problème particulier qui est l’espèce de connivence qui s’est installée entre les élites et le reste de la population pour s’abriter derrière l’État, les privilèges et les rentes, et d’une manière générale, les autres, pour ne pas s’adapter, sinon dans des querelles idéologiques stériles. Les Français voudraient profiter des innovations et de la productivité, tout en conservant un statut personnel inchangé et garanti, ce qui est contradictoire.

Oui la France a perdu en industrie et elle perd en performances : elle ne repartira que si elle accepte d’avancer et de prendre des risques, que ce soit du côté des patrons et des entreprises, mais aussi du côté des salariés et des syndicats, voire, on peut toujours rêver, du côté de la fonction publique et des élus. La mondialisation est là : comment en tirer parti ? C’est cela que l’Allemagne ou l’Angleterre ont su faire mieux que nous. L’ubérisation arrive, en serons-nous les champions, en particulier en favorisant les créations d’entreprises, ou bien resterons-nous à l’abri en nous plaignant ?


[1Voir par exemple : Paul Bairoch, « Victoires et déboires », Histoire économique et sociale du XVIème siècle à nos jours.

Messages

  • Enfin un article qui remet l’église au milieu du village comme on dit au rugby . La mondialisation n’est pas une invention de Emmanuel ’Macron et diaboliser la pédagogie que tente Emmanuel Macron est contre productif. Il faudrait plutôt saluer son courage. Le débat de ce soir ne laisse aucun doute sur le fait qu’en matiére économique, Marine le Pen est incompétente.

  • Merci à Yves Buchsenschutz pour cette remise en perspective.
    Je dois avouer que l’article de Claude Sicard m’avait étonné. Je m’apprêtais à y répondre, mais vous m’avez précédé. Merci !

  • Vos remarques, sympathiques au demeurant, m’ont fait chercher un peu plus loin.
    Résultat : entre 1965 et 1990, le PIB per capita en France ( je n’ai pas de PPA) passe de 13000 € à 25000 € ! Rien de changé sous le soleil ou très peu et de mémoire, l’indice de Gini sur la période "s’améliore" ( resserrement constaté des écarts entre "riches" et "pauvres".
    La mondialisation a bon dos ! Les Français sont une variante du Bernard l’Ermite.

  • Le problème fondamental c’est la valeur du travail : la mondialisation par l’abandon des barrières douanières a ramené la valeur du travail à celle des pays les plus pauvres et, surtout, sans protections sociales. Le "bénéfice" de la mondialisation par la baisse des prix a donc été payé par une destruction massive de l’emploi dans les pays industrialisés, et se traduit par un chômage de masse, dont le coût n’est pas pris en compte dans l’évaluation de ce bénéfice. On peut se demander si ce n’est pas un marché de dupes ....

  • Votre remarque est tout à fait pertinente mais en fait le phénomène est atténué par divers facteurs : les transports et transferts divers, surtout la productivité de chaque économie-pays est en général très différente et ne se rapproche que très progressivement, les nécessités de temps de livraison plus longs, les "know how"s divers, les marques, les circuits de distribution etc ...... Il est clair qu’il y a une pression dans ce sens mais c’est celle de la concurrence et en définitive, elle fait faire des progrès à tous. Ceci sans compter le bonus pour le consommateur "développé" qui bénéficie d’une amélioration de son pouvoir d’achat réel et celui du citoyen du nouveau pays producteur également. Toute l’habileté consiste à accompagner finement ces adaptations, ce qui a été mieux fait à l’intérieur de l’Europe par exemple.

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