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Macron saura-t-il redresser notre économie ?

Par Claude Sicard,
le mercredi 10 mai 2017

Les électeurs viennent de porter à la tête du pays Emmanuel Macron. Ce candidat au parcours fulgurant a triomphé par son projet novateur consistant à en finir avec le désuet clivage gauche/droite qui a trop longtemps paralysé la France et fini par plonger le pays dans un marasme économique destructeur. Mais va-t-il savoir redresser notre économie ?

Le candidat d’En Marche !, jeune et tenace, a enthousiasmé la jeunesse avec sa proposition de rassembler les Français dans un nouvel élan qui viserait à redonner au pays foi dans son avenir. Marine le Pen a affiché, certes, la même ambition, mais en proposant des solutions que la majorité des électeurs ont jugées obsolètes, vu la façon dont le monde moderne est organisé aujourd’hui. La candidate du FN s’est bornée dans le débat télévisé du 3 mai où s’est joué le sort de cette élection, à attaquer son adversaire avec ce que le philosophe américain Harry Frankfurt a appelé dans son dernier ouvrage [1] du bullshit, et elle a perdu en crédibilité.

Depuis une trentaine d’années, l’économie française, on le sait, se dégrade : le PIB par tête était de 40% environ supérieur au PIB moyen par tête de la zone euro, et il ne l’est plus actuellement que de 6%. Il s’agit donc, cette fois, de ne pas se tromper de diagnostic sur les causes réelles de la dégradation de notre économie, si l’on veut parvenir à redresser la situation. Et le temps presse. Le PIB du pays a tendance à stagner, alors qu’il s’est remis à croître chez nos partenaires européens, notre taux de chômage reste gelé à un niveau extrêmement élevé, 25% de nos jeunes actifs sont dépourvus d’emploi, le déficit de notre balance commerciale s’accroît régulièrement, les budgets de l’État sont en déficit depuis quarante ans, la dette de la nation va en s’aggravant, elle avoisine maintenant le niveau du PIB, et les comptes sociaux sont sans cesse dans le rouge. On se souvient qu’il y a déjà une trentaine d’années François Mitterrand, désabusé, nous avait dit à propos du chômage : “On a tout essayé !”.

En fait, on n’a pas tout essayé, fort heureusement, car alors il n’y aurait plus guère d’espoir possible. On n’a pas vu - seulement quelques rares économistes l’avaient compris, mais sans être écoutés par les pouvoirs publics - que le problème central de la dégradation de notre économie réside dans la très grave désindustrialisation de notre pays. L’économiste Nicolas Baverez avait publié en 2013 un ouvrage intitulé “ La France qui tombe ”, et, de son côté, Elie Cohen, en 2015, un autre, tout aussi percutant, intitulé “ Le décrochage industriel ”. Il ne s’agit donc pas de faire une relance par la demande, puisque nous ne produisons plus nous-mêmes grand-chose : cela ne ferait qu’accroître davantage encore nos déficits commerciaux. Il va s’agir de reconstituer notre appareil de production, ce que les économistes appellent faire une “ politique de l’offre ”. Il faut en être conscient, notre secteur industriel s’est rabougri d’année en année depuis la fin des Trente Glorieuses, tout particulièrement avec notre ouverture à la mondialisation sans y être préparés. Comme nous l’avions mentionné dans un précédent article, en trente ans, le secteur industriel est passé de 30% du PIB à 11,5%, seulement. Nos effectifs dans ce secteur qui étaient de 6 millions se sont réduits de moitié. Il faut bien voir qu’en Allemagne le secteur industriel, dans cette même période, s’est maintenu au niveau de 24% du PIB. Et en Suisse, pays qui a une économie florissante, et une monnaie forte, un pays que, curieusement, les observateurs français ignorent totalement bien qu’il soit à notre porte, le secteur de l’industrie représente 23% du PIB. Tout le monde l’ignore, car on range volontiers ce pays parmi ceux ayant des activités exclusivement tertiaires.

Un grand nombre de nos entreprises industrielles, en effet, ne sont pas parvenues à résister à la concurrence dans une économie qui est devenue ouverte. Aucun pays en Europe, ni parmi ceux de l’OCDE, n’a connu une telle descente aux enfers. Comment, donc, n’a-t-on pas vu, et ne le voyons-nous toujours pas, que le problème majeur des déséquilibres graves de notre économie vient de l’effondrement de notre secteur industriel ? Si l’on disposait d’un secteur industriel représentant 20% du PIB, comme cela se fait plus ou moins partout ailleurs, cela signifierait 1,5 million d’emplois de plus dans l’industrie, et, avec les effets d’induction normaux de ces emplois, il y aurait trois à quatre millions d’emplois de plus qui seraient apparus dans le secteur des services. Les économistes estiment, en effet, qu’un emploi créé dans le secteur industriel induit environ trois emplois dans le secteur tertiaire. Avec, alors, une économie correctement structurée, les prélèvements obligatoires qui représentent aujourd’hui 45% du PIB se situeraient au niveau des pays européens, et n’auraient rien d’inquiétant. Plus de chômage, donc, une balance commerciale équilibrée, voire positive, des recettes fiscales suffisantes pour que l’État ait un budget en équilibre, des comptes sociaux redressés - le financement des retraites avec notre système de répartition ne posant plus de problème -, et, enfin, le moral de nos concitoyens revenu au beau fixe. Denis Kessler qui connaît bien le monde de l’entreprise et qui est docteur d’État en sciences économiques nous disait dans un numéro récent du Figaro, à propos de la campagne électorale : “ Les propositions des candidats ne sont pas à la hauteur des enjeux pour le sauvetage du pays… Le diagnostic que portent la plupart des candidats sur l’état de la France est erroné ”.

Il conviendrait donc que le candidat qui vient d’être choisi par le peuple français prenne sitôt élu le problème de la reconstitution de notre tissu industriel à bras le corps, en se fixant comme objectif de le porter à nouveau à 19% ou 20% du PIB. Il va s’agir de constituer un nouveau tissu industriel composé essentiellement d’industries de haute technologie où la valeur ajoutée par employé est importante. Une société “ post industrielle ” n’est pas, comme nos élites l’ont trop longtemps imaginé, une société sans industrie, une croyance qui s’est installée solidement dans les esprits depuis la parution en 1949 de l’ouvrage “ Le grand espoir du XXème siècle ” de Jean Fourastié. Une société “ post industrielle ” est une société “ hyper-industrielle ”, comme nous l’a dit Alwin Toffler dans son fameux ouvrage “ Le choc du futur ”.
Pourquoi privilégier l’industrie dans notre politique de redressement ? Parce qu’elle induit beaucoup d’emplois dans le secteur tertiaire, parce que ce sont ces productions qui constituent l’essentiel des exportations d’un pays développé, des exportations dont nous avons besoin pour gagner les devises nous permettant de régler la facture de nos importations, et notamment de nos importations d’énergie. Et parce que l’industrie est un moyen irremplaçable d’aménagement du territoire. Mais procéder à la reconstitution de notre tissu industriel va constituer une tâche de longue haleine, une tâche très ardue, il ne faut pas se le dissimuler. Cela ne pourra se faire qu’en procédant à une véritable révolution, sur le plan social et sur le plan fiscal.

Les principales mesures à prendre pour redresser notre secteur industriel

Les réformes à faire doivent pouvoir être mises en place sans délai, car il y a urgence. Elles devront porter essentiellement sur quatre plans différents :
>  Abandon de notre actuel code du travail au profit d’un droit du travail plus simple ;
>  Réforme très profonde de la fiscalité ;
>  Doublement de nos capacités de recherche-développement ;
>  Réformes institutionnelles.

La réforme du droit du travail

Cette réforme devra se faire d’entrée de jeu, car des négociations en ce domaine perturbent par trop l’activité économique du pays et demandent un temps infini. Il ne s’agit pas de réformer notre code du travail, mais de le remplacer, tout simplement, par un autre infiniment plus simple, réduit à l’essentiel. Le code actuel, un code de 3.600 pages, est beaucoup trop rigide. Il paralyse les petites et moyennes entreprises, et plus encore les entreprises naissantes. Il faut le remplacer par une législation très simple fixant les grandes règles à respecter : fixation à 48 heures de la durée maximum du temps de travail hebdomadaire, 4 semaines de congés annuels, interdiction de licencier certaines catégories de personnes comme celles en arrêt maladie, ou encore les femmes enceintes, etc. Le reste des dispositions concernant l’organisation du travail dans les entreprises devra se régler au niveau des entreprises, ou des branches, par le dialogue, un dialogue auquel l’État n’a pas à se mêler. On aura le plus grand intérêt à s’inspirer des exemples étrangers, notamment de la législation suisse. En matière de conditions de rupture du contrat de travail, les règles en Suisse sont les suivantes : une semaine pour la période d’essai, un mois pendant la première année, deux mois de la deuxième à la dixième année, et trois mois ensuite. Et les employeurs ne sont pas tenus de justifier leur décision.

La réforme de la fiscalité

La fiscalité devra changer d’objectif : elle est par trop centrée actuellement sur des problèmes de redistribution. Et elle pèse beaucoup trop sur le travail. La France consacre 35% de son PIB aux dépenses sociales. Ce chiffre est considérable : la moyenne européenne est à 28,7 %, celle des pays de l’OCDE à 21,9 %, les États Unis en sont à 20% et la Suisse à 19,1 %. Beaucoup d’auteurs nous disent qu’en ce domaine la France est “ championne du monde ! ”. Notre fiscalité devra être davantage orientée sur le redressement de l’économie du pays. Cela signifie un alignement de la fiscalité des entreprises sur la moyenne de ce qui se fait en Europe, ceci afin que nos entreprises cessent de supporter plus de charges que leurs concurrentes dans l’UE. Et une réforme de la fiscalité des particuliers conçue de manière à ce que les contribuables les plus aisés soient incités à financer les entreprises qui se créent. Les start-up ont besoin de trouver des capitaux pour assurer leur croissance, tout spécialement dans la période difficile où elles n’ont pas encore la taille voulue pour que les fonds de capital-risque puissent s’intéresser à elles. Il faudra que la nouvelle fiscalité taxe d’une manière très raisonnable les plus-values mobilières de façon à ce que les investisseurs business angels puissent être récompensés de leurs prises de risques. Il faudra, c’est une évidence, que cette nouvelle fiscalité cesse d’inciter les détenteurs de revenus élevés à quitter le pays.

Le doublement de nos capacités de R&D

Le secteur industriel ne pourra se reconstituer qu’à partir d’innovations se faisant dans des secteurs de hautes technologies. Les dépenses de recherche en France sont insuffisantes : secteur public et secteur privé confondus, elles ne représentent que 2,4% du PIB. Il serait utile en ce domaine de s’inspirer tout particulièrement de l’exemple d’Israël, un pays en pointe en matière d’innovation, où de nombreuses multinationales installent très volontiers d’importants centres de recherche. Il va donc falloir, pour le moins, doubler les dépenses de recherche du pays, ce qui correspond au recrutement de quelque 200.000 chercheurs au cours du prochain quinquennat. Il faut réaliser qu’avec la mondialisation nous avons à nous battre contre les États Unis, la Chine, la Corée du Sud, le Japon… Nos dépenses de R&D se montent actuellement à 40 milliards d’euros, à comparer aux 300 milliards de dollars qui sont celles des États Unis ou de la Chine. Ce sont les capacités de R&D des entreprises qui seront surtout à renforcer car les recherches dans ce secteur débouchent plus surement sur des possibilités de réalisations concrètes.

Les réformes institutionnelles

Le retour au septennat, pour les mandats présidentiels, s’impose de façon à ce que les acteurs économiques se trouvent assurés que la nouvelle législation ne sera pas remise en question trop fréquemment. Et il faudra cesser d’uniformiser toutes les mesures au niveau national : il faudra par exemple permettre aux régions de fixer librement le niveau du SMIC.

Des négociations difficiles à mener avec Bruxelles

Pour redresser notre économie il sera nécessaire de négocier avec nos partenaires de l’UE pour que nous puissions bénéficier de dérogations par rapport au droit européen. On devra faire valoir que notre pays est “ sinistré ” : nous sommes, en effet, le pays de l’Union européenne où l’industrie a le plus rapidement décliné du fait de la mondialisation, et nous nous trouvons dans l’obligation donc de prendre des mesures exceptionnelles pour remédier à cette situation. Il faudra, par exemple, que la Direction générale de la concurrence de la Commission cesse de nous entraver avec sa doctrine d’une concurrence parfaite qui a empêché jusqu’ici que se constituent en Europe, par fusion d’entreprises, des champions mondiaux. Il faudra que cette Commission, par exemple, permette à l’État de prendre toutes les mesures nécessaires, dans cette période de reconstruction de notre appareil industriel, pour redresser l’économie : par exemple, créer des zones franches sur notre territoire, une mesure évoquée par Emmanuel Macron au cours de sa campagne, ce qui ne peut se faire actuellement car cela fausse la concurrence. Il faudra que la Commission autorise momentanément que la préférence soit donnée aux entreprises nationales dans les marchés publics, etc. Il est probable que, vu la situation dans laquelle se trouve notre secteur industriel, nos partenaires de l’Union européenne pourront accepter les dérogations nécessaires au redressement de notre économie. Nos partenaires préféreront certainement ces mesures dérogatoires à une sortie de la France de l’Union européenne. Le temps urge, et il ne s’agit donc pas, à présent, de s’en tenir à des mesurettes. Pierre Gataz, président du Medef, dans son article du Figaro du 4 mai dernier où il apportait son soutien au candidat d’En marche !, nous disait : “ Je crois profondément qu’on peut réindustrialiser la France et recréer de l’emploi ”.

Claude Sicard
Économiste, consultant international
Auteur de “ Le Manager stratège : manuel d’analyse stratégique d’entreprise ”
et “L’audit de stratégie ” (Ed. Dunod)


[1Cf l’ouvrage de Harry G. Frankfurt “ De l’art de dire des conneries ”, Ed Magazine 2006.

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