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Les phraseurs de l’innovation et leur agenda politique

Par Bernard Zimmern,
le dimanche 12 mai 2013

Ayant eu le privilège de créer une technologie qui, après 20 ans d’efforts et de développements, est maintenant produite sur 3 continents, d’avoir créé d’autres produits plus éphémères, d’avoir créé l’association française des négociateurs de licences, "Licences et Savoir-faire" avec feu Jean-Claude Loucheur, d’avoir travaillé par mon laboratoire du Connecticut avec la recherche militaire américaine et la NASA, d’avoir équipé de mes machines la plupart des navires de surface de l’US Navy, d’avoir surtout passé 10 ans de ma vie comme directeur du département R&D de la CEGOS avec ma dizaine d’ingénieurs et un petit centre de recherche que j’avais créé, 10 ans à me demander comment diversifier et innover pour une trentaine de sociétés allant de la PME à des géants avec des centaines de personnes dans leurs centres de recherche, je ne peux qu’être profondément attristé lorsque je vois la littérature déversée au nom de l’innovation par ce qu’il faut bien appeler des phraseurs.

La première question que toute personne intéressée par l’innovation devrait leur poser est : qu’avez-vous créé ? Que savez-vous de l’innovation si vous n’avez pas créé ? Ce que vous avez lu dans les livres ?

Deuxième question : de quoi êtes-vous spécialiste ? Savez-vous au moins souder un tuyau ? Ou démonter et remonter un ordinateur ? Ou décomposer un signal dans ses harmoniques ? Ou utiliser un moteur pas à pas ? Que maîtrisez-vous en dehors du verbiage ?

Certes, les plus grandes inventions du XXème siècle ont été faites par des personnes totalement étrangères au domaine considéré. Mais, pour réussir leur vision, elles se sont donné les connaissances leur permettant de réaliser, d’être sur certains points meilleurs que les meilleurs spécialistes du domaine. C’est d’ailleurs dans la recherche de l’excellence technologique du détail que se cachent souvent les plus grands succès industriels. C’est comme cela que l’Allemagne ou le Japon exportent.

Pour ceux qui se demanderaient pourquoi ces phraseurs phrasent, il y a bien sûr les inévitables inutiles qui veulent faire croire qu’ils font avancer le monde, ceux qui veulent vendre leurs services pour faire croire qu’ils vous apporteront l’innovation qui fera le succès de votre entreprise. Mais les pires sont encore ceux qui ont un agenda politique en tête et veulent vous faire croire que l’État EST la source des innovations majeures.

Généralement, ils prennent l’État américain comme exemple. Il y a 20 ans, ils prenaient le MITI [1] japonais comme modèle.

Il est clair que l’État fait avancer la connaissance et l’innovation dans un certain nombre de domaines. C’est d’abord le cas de la recherche fondamentale mais une première remarque est que les domaines où l’État investit le plus ne sont pas forcément ceux où les succès sont les plus significatifs. Il serait important que l’on fasse un audit sérieux de l’Agence Nationale de la Recherche qui nous a donné les indices d’être devenue une super-bureaucratie.
Il est clair également que l’État est seul responsable de programmes de puissance, liés à la Défense. À la différence de programmes tels que ceux d’Oséo Innovation où le décideur n’a aucune responsabilité personnelle dans l’échec ou le succès de ce qu’ils décident de financer, l’ingénieur militaire qui peut rater le lancement de sa fusée balistique se sent, lui, très concerné.

Mais l’État est généralement impuissant à faire avancer l’innovation civile, celle qui fait la vie de tous les jours et l’essentiel de l’économie.

Parce que la caractéristique fondamentale de l’innovation est qu’elle est imprévisible. Comme la vie. Lorsque les dinosaures ont disparu pour une cause encore non identifiée, pourquoi a-t-on vu apparaitre d’autres êtres vivants ? Réponse d’un savant : le hasard.

C’est le hasard qui commande l’innovation. Les états français et japonais ont dépensé des milliards à développer de la télévision analogique haute définition lorsqu’une petite entreprise israélienne lança, pour moins de 100 millions de dollars, la télévision numérique.

La machine à vapeur n’a jamais été inventée pour tirer des trains mais pour vider l’eau des mines, Marconi qui inventa la radio n’y vit qu’un secours pour une défaillance de la transmission par câble et n’envisagea jamais que l’on puisse diffuser des programmes.

Les experts sont incapables de prédire l’avenir technologique. Intel, qui vit de processeurs à circuits imprimés, donna l’exclusivité de ces processeurs à une firme japonaise Busicom en contrepartie du paiement du développement du premier circuit et n’en sortit que parce que Busicom fit faillite. Bill Gates tenta de vendre en 1980 le programme DOS, qui fit sa fortune, pour 75.000 dollars à IBM qui refusa.

Et ces exemples sont multipliables à l’infini. Nous ne savons pas prédire l’avenir. L’État encore moins que les autres. Un chef d’entreprise sait que s’il se trompe, son avenir est en cause ; un fonctionnaire doit d’abord défendre l’image de son utilité immédiate car il ne sera plus là lors des vrais comptes.

Le seul rôle que peut s’assigner l’État, c’est de permettre à un maximum d’aventuriers d’expérimenter leurs rêves et pour cela de mettre en place des mécanismes leur permettant cette mise en œuvre.
Il est clair qu’une BPI [2] avec 1.800 salariés syndicalisés n’est pas la solution pour déceler et financer les pépites.

Il est aussi clair - je remercie celui qui l’a rappelé récemment- que les Américains avaient mis en place en 1958 un programme génial, le programme SBIC visant à multiplier les fonds risqués par des petits capitaux-risqueurs, qui est à l’origine d’un cinquième des « success stories » américaines comme Federal Express, Amgen ou Reebok. Programme SBIC que Bercy s’est évertué à prétendre copier tout en le torpillant.

Le drame économique français est que, même en matière d’innovation, il y a maintenant trop d’intérêts coalisés à faire croire que l’État est la solution. Ils vivent de ce leurre.


[1Ministry of International Trade and Industry, ministère de l’Industrie

[2Banque Publique d’Investissement

Messages

  • Le mal est, à l’évidence, profondément culturel. L’illusion des trois quart des Français : l’Etat, monarque sans tête, suprême recours en toutes choses.
    Pour changer de sujet, un mot sur le "mur des cons". mon hypothèse est que le Syndicat de la Magistrature rêve de gérer la Justice comme ses frères gèrent l’Education Nationale : terrible menace.
    Bien à toi.

  • Nous sommes assez d’accord
    Dans l’état actuel de la mentalité française, il ne peut pas y avoir de politique d’innovation
    Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Deux ministres ont demandé ma tête ; le troisième a fini par l’avoir, après être parti
    Mais ton argumentation fait un peu désordre

  • Je confirme qu’il n’est pas rare dans des réunions sur l’innovation, d’avoir aucun innovateur dans les salles. D’une façon plus générale, un des problèmes de notre pays, certainement lié à notre système éducatif, est qu’on ne valorise pas assez ceux qui mettent la main à la pâte. Nous avons tous vu des travaux de chantier dans nos rues et souvent un mec dans la fosse et cinq au-dessus à discuter du chantier. Dans le monde de la recherche et l’innovation c’est pire. Mais ce qui est plus inquiétant, c’est que sur les 577 députés, on a moins de 20 ingénieurs et combien d’innovateurs ?
    Bien à vous pour une France qui se reprend en main
    Alexandre Tedeschi
    Président de Grandes Ecoles Entrepreneurs
    www.asso-g2e.com

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