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Les Français sont-ils des ogres de travail ?

Par Dominique Mercier,
le jeudi 14 novembre 2013

Est-il vrai que les Français travaillent plus que dans les autres pays, notamment par rapport aux économies qui réussissent mieux ? La réponse est non !

Nous avons d’abord comparé la moyenne annuelle des heures effectivement travaillées par travailleur en France, en Allemagne, au Royaume-Uni et aux États-Unis [1]. Ce qui frappe d’emblée, c’est que les moyennes des heures travaillées dans les deux pays anglo-saxons sont significativement plus élevées que dans les deux pays de l’Europe continentale [2]. Autre fait étonnant : les Allemands semblent travailler moins que nous. D’après les chiffres de l’OCDE, un travailleur français travaille en moyenne 82 heures de plus par an qu’un travailleur allemand, un Britannique travaille en moyenne 175 heures de plus qu’un Français et un Américain travaille en moyenne 136 heures de plus qu’un Britannique :

2012AllemagneFranceRoyaume-UniÉtats-Unis
Moyenne annuelle des heures effectivement travaillées par travailleur 1 397 1 479 1 654 1 790
Source : OCDE

L’Allemagne étant un pays qui se porte particulièrement bien et de taille similaire à la nôtre, ces chiffres semblent donc confirmer de prime abord que la quantité de travail effectuée par les habitants d’un pays est indépendante de la santé économique de ce pays. Le piège est qu’il s’agit d’une moyenne par travailleur. Or, si la moyenne par travailleur est semblable dans nos deux pays, les travailleurs allemands sont beaucoup plus nombreux que les travailleurs français. A population équivalente, nous avons 19 millions d’emplois marchands quand l’Allemagne en a 26 millions. Ainsi, chaque travailleur travaille autant mais l’Allemagne a 37% de travailleurs supplémentaires qui produisent de la richesse.

Au sujet des temps partiels en Allemagne, très souvent décriés en France, il n’est pas étonnant de constater que comparée à la France, cette population des emplois à temps partiel se surajoute à la population des emplois à temps plein. Par ailleurs, il est important de noter que ces temps partiels sont dans leur immense majorité des emplois à temps partiels volontaires [3].

Serait-ce donc la raison de notre chômage plus élevé ? En réalité, si l’on regarde les chiffres de 2011 [4] ramené à la population en âge de travailler [5] des 15-64 ans, on ne trouve pas un supplément de chômeur mais un supplément d’ « inactifs ne désirant pas travailler ». Il y a en France tout comme en Allemagne et au Royaume-Uni environ 53% de la population des 15-64 ans qui a un emploi à temps plein et 3% qui a un emploi à temps partiel involontaire [6]. En revanche, sur cette population, nous avons en France 27% d’inactifs ne désirant pas travailler contre respectivement 18% et 19% au Royaume-Uni et en Allemagne.

Ces constats sont tirés de l’examen des chiffres d’Eurostat, résumés dans le tableau suivant :

Répartition de la population en âge de travailler (15-64 ans)
2011FranceRoyaume-UniAllemagne
Inactifs ne désirant pas travailler 27% 18% 19%
Inactifs désirant travailler 3% 6% 4%
Chômeur au sens du BIT 6% 6% 5%
Emploi à temps partiel involontaire 3% 3% 3%
Emploi à temps partiel volontaire 8% 15% 15%
Emplois à temps plein 53% 52% 54%
Source : Eurostat

Cet écart considérable entre notre pays et nos voisins s’explique en fait exclusivement par une différence dans les tranches d’âge aux deux extrémités de la population dite « en âge de travailler » : l’extrémité jeune des 15-24 ans et l’extrémité mure des 55-64 ans.

Ainsi en France près de 60% des jeunes de 15-24 sont des inactifs ne désirant pas travailler, contre environ 20% au Royaume-Uni et 40% en Allemagne :

Répartition de la population des 15-24 ans
2011FranceRoyaume-UniAllemagne
Inactifs ne désirant pas travailler 58% 23% 42%
Chômeurs et inactifs désirant travailler 12% 31% 10%
Emplois à temps partiel involontaire 3% 5% 2%
Emplois à temps plein ou à temps partiel volontaire 27% 41% 46%
Source : Eurostat

Ce décalage se retrouve également dans la tranche des 55-64 ans. En France, 54% des 55-64 ans sont des inactifs ne désirant pas travailler, contre 34% au Royaume-Uni et 32% en Allemagne.

Répartition de la population des 55-64 ans
2011FranceRoyaume-UniAllemagne
Inactifs ne désirant pas travailler 54% 34% 32%
Chômeurs et inactifs désirant travailler 5% 9% 8%
Emplois à temps partiel involontaire 2% 2% 3%
Emplois à temps plein et temps partiel volontaire 39% 54% 57%
Source : Eurostat

Par conséquent, si nous avons en France un tel retard en emploi, c’est notamment en raison de notre incapacité à faire rentrer sur le marché du travail les plus jeunes et les plus âgés, et même à leur donner envie d’y rentrer.

Cette forte proportion d’inactifs dans ces deux tranches d’âge explique que la durée moyenne d’activité probable [7] d’un jeune de 15 ans aujourd’hui soit entre 3 et 4 ans de moins pour un Français que pour un Allemand ou d’un Britannique. A partir de données démographiques et autres statistiques liées au marché du travail, Eurostat est capable d’estimer qu’un jeune Français sera 34 ans en activité contre plus de 37 ans en moyenne pour un jeune outre-Rhin ou outre Manche :

Durée de vie au travail probable d’un jeune de 15 ans en 2011 (moyenne en nombre d’années)
2011AllemagneFranceRoyaume-Uni
Durée de vie au travail (en années) 37,4 34,3 38,0
Source : Eurostat

Nous n’avons pas trouvé de chiffres en ce qui concerne la population au travail actuelle ou passée mais tout semble indiquer que cette « durée de vie au travail » est valable aussi pour les générations précédentes. En effet l’âge moyen de sortie du travail en 2009 est de 60 ans en France, contre 62 ans en Allemagne et 63 ans au Royaume-Uni [8].

Au vu de ces différents éléments, il n’est donc pas hasardeux d’affirmer que dans l’ensemble les Français travaillent effectivement beaucoup moins que leurs voisins.


[1On retrouve parfois dans les articles d’économistes de gauche des comparaisons en termes d’heures travaillées hebdomadaires, correspondant au nombre d’heures « habituellement travaillées ». Ces comparaisons n’ont en fait qu’une pertinence limitée car elles n’incluent pas les congés maladies, les congés maternité, etc. Bien que l’OCDE prévienne que les données annuelles qu’elles présentent ne sont pas harmonisées entre tous les pays, il apparaît après examen des différentes méthodologies qu’elles donnent vraisemblablement un bon ordre de grandeur des heures travaillées effectives : http://www.oecd.org/employment/emp/ANNUAL-HOURS-WORKED.pdf

[2C’est peut-être dû à une économie parallèle beaucoup moins développée dans les pays anglo-saxons, la méthodologie française indique intégrer dans ses données les heures travaillées au noir mais il est toujours possible qu’elles soient sous-estimées.

[3Par opposition au temps partiel involontaire dont la raison principale est que la personne n’a pas trouvé d’emploi à temps plein.

[4Vraisemblablement les chiffres de 2013 seraient un tout petit peu différents mais ne modifient pas la conclusion principale de cet article.

[5Et non la population active, qui est au dénominateur lorsqu’on calcule un taux de chômage.

[6Temps partiel involontaire : la raison principale du temps partiel est que la personne n’a pas trouvé d’emploi à temps plein.

[7Note méthodologique d’Eurostat : « The duration of working life indicator (DWL) measures the number of years a person aged 15 is expected to be active in the labour market throughout his/her life.
This indicator has been developed and produced for analysis and monitoring under the Europe 2020 employment strategy. The indicator should complement other indicators by focussing on the entire life cycle of active persons and persons in employment rather than on specific states in the life cycle, such as youth unemployment or early withdrawal from the labour force. The development of life course policies is important in order to achieve more flexibility in the working life according to different stages of the life cycle.
This indicator is derived from demographic data (life tables published in Eurostat online dataset demo_mlifetable) and labour market data (activity rates defined as in the online dataset lfsi_act_a but with unpublished detail by single age groups). »

[8Source : Eurostat

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