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Le mythe de la redistribution française

Par Dominique Mercier,
le dimanche 7 juin 2015

On aurait tendance à penser que les politiques publiques françaises sont efficaces pour réduire les inégalités de revenus. En réalité, il n’en est rien. La France est championne des dépenses publiques mais elle est un cancre de la réduction des inégalités.

La France championne européenne des dépenses publiques, c’est ce que révèlent les derniers chiffres disponibles de l’OCDE. À deux points de PIB près, seul le Danemark fait « pire » que nous, à la différence notable que là-bas tout est gratuit pour les habitants [1] : la santé, les écoles et universités, les crèches, etc., tandis qu’en France, il faut souvent compléter de sa poche.

Comparée à ses principaux compétiteurs, la France est plus de 10 points plus haut : 56% de dépenses publiques dans le PIB, contre 45% en Allemagne, et 48% au Royaume-Uni. Par rapport à nos deux voisins, ce sont donc chaque année environ 200 milliards d’euros supplémentaires – 7 fois le budget de la Défense - qui ont été prélevés sur l’économie française, au prétexte de notre « modèle » français qui serait plus « social ».

Dépenses des administrations publiques (Total, % du PIB 2011)
Les dépenses des administrations publiques correspondent généralement à celles de l’administration centrale, des administrations infranationales et des administrations de sécurité sociale.

Qu’en est –il réellement de ce modèle social ?

Les économistes en général, tout comme l’OCDE, s’accordent à dire que c’est la distribution d’avantages en espèces (en argent), qui sont les plus efficaces pour réduire les inégalités. Les prestations en espèces sont en effet le plus souvent ciblées sur les plus pauvres, et ils ont le choix dans la manière de consommer l’argent reçu, ce qui maximise leur bien-être. À l’inverse, les prestations en nature (santé, éducation) s’adressent à tous - riches comme pauvres - tout en contraignant son utilisateur qui n’a pas d’arbitrage possible avec un autre type de consommation. Il subit par ailleurs souvent un monopole d’État, monolithique et gaspilleur.

Régulièrement, les hommes politiques comme les économistes défendent notre modèle social au nom de la lutte contre les inégalités. Mais lorsqu’on regarde le détail de notre dépense publique, on constate que pour l’essentiel, elle consiste, non pas à financer des prestations en espèces comme le recommandent les économistes, mais des prestations en nature. Si l’on exclut le chômage et les retraites (contreparties de cotisations et donc considérées comme de l’assurance) et que l’on regarde l’ensemble des minimas sociaux et allocations nets d’impôts directs, la France redistribue moins vers ses pauvres que le Royaume-Uni, pays pourtant considéré comme beaucoup plus libéral que le nôtre.

Si pour chaque quintile de revenu, on regarde la différence entre l’impôt sur le revenu et les aides en argent reçues, on remarque en effet que dans l’Hexagone (en bleu) les plus pauvres sont nettement moins bénéficiaires qu’outre-manche (en rouge). Les deux premiers quintiles [2] en France ont recueilli un avantage net de 1,1% du PIB, pour un prélèvement net de 6,1% du PIB pour les trois quintiles les plus riches, alors qu’au Royaume-Uni les deux quintiles les plus pauvres ont recueilli un avantage net de 2,3% du PIB, pour un prélèvement net de 6,9% du PIB pour les trois quintiles les plus riches. Convertis en euros, ce sont environ 20 milliards d’euros que la France ne redistribue pas vers ses pauvres.

Prélèvements nets sur les trois quintiles les plus riches en % du PIB Avantages en espèces nets pour les deux quintiles les plus pauvres en % du PIB
France 6,1% 1,1%
Royaume-Uni 6,9% 2,3%
Bénéfice net en % du PIB = prestation sociales en espèces nettes d’impôts

Ce que l’on constate par comparaison avec le Royaume-Uni est vrai également par comparaison avec les autres pays : une étude de l’OCDE confirme que les impôts et transferts en espèces en France sont inefficaces en matière de réduction des inégalités.

Les inégalités sont ici mesurées par un coefficient de concentration, qui mesure la concentration des richesses au sein d’une population. Le coefficient de concentration est le coefficient de GINI calculé sur le revenu disponible. Plus la richesse est concentrée, plus l’indice de concentration est proche de 1 (une personne détient tout le revenu), plus la richesse est répartie, plus l’indice est proche de 0 (revenu égalitaire).

Les mesures de l’OCDE, en calculant l’évolution de ce coefficient avant et après impôts et transferts [3] , montrent leur faible effet en France pour réduire les inégalités. En France la réduction du coefficient de concentration est de seulement 0,08 point : avant redistribution le coefficient de concentration est d’environ 0,36 tandis qu’il est de 0,29 après.

La comparaison par rapport aux autres pays montre même que nous sommes pratiquement le cancre de l’Europe. Seules la Suisse et la Pologne font pire que nous en termes de réduction du coefficient de concentration, tandis que le Royaume-Uni et l’Allemagne sont nettement plus performants :

Différence de coefficient de concentration en 2005 après transferts monétaires publics et impôts des ménages (réduction en points)

Ces chiffres montrent clairement qu’il n’y a pas de corrélation positive entre le taux de dépenses publiques et l’efficacité de la redistribution envers les plus pauvres. La France est la championne des prélèvements tout en étant un cancre de la redistribution.


[2Un quintile = 20% de la population des ménages. Le premier quintile correspond donc aux 20% de ménages percevant les plus faibles revenus.

[3Ici ont été prises en compte également les retraites et les allocations chômage, à la différence du premier calcul de comparaison avec le Royaume-Uni ci-dessus.

Messages

  • Quel dommage que, en juin 1940, le gouvernement de la France ait refusé la fusion avec le Royaume Uni que proposèrent successivement Jean Monet et Winston Churchill, alors premier ministre !

  • Champion de la redistribution par le politique vers le politique. Tout le monde n'est pas perdant ...s

  • Question : où est donc passée la différence ?
    réponse : dans la poche des fonctionnaires
    pourquoi : il faut bien les répartir ces prélèvements.
    NT

  • Au delà de tous les chiffres qui sont intéressants et pertinents, c'est le principe même de la généralisation de la redistribution qui est absurde. Bien entendu, dans toute société "fraternelle", il est normal que les personnes aisées contribuent à aider les personnes en difficulté. Personne ne le conteste.
    Mais la généralisation de la distribution conduit à :
    1. démobiliser ceux qui sont ponctionnés exagérément et qui décident donc de ne plus entreprendre voire de s'expatrier.
    2. démoraliser ceux qui sont aidés et qui perçoivent l'aide comme une "assistance" et ils ne veulent pas être des "assistés".
    3. nourrir tout un système redistributif qui coûte horriblement cher (voir le coût du prélèvement des impôts et charges sociales et le coût de la gestion de la sécurité sociale qui sont très supérieurs en France aux coûts constatés chez nos voisins) et empêche toute réforme car les personnes qui en vivent, parfois grassement, y font obstacles
    4. psychologiquement, la "solidarité collective" anonyme via l'Etat et les institutions de redistribution aboutit à dispenser les individus de la "solidarité personnelle", et, hormis les multiples associations qui font pour un grand nombre un travail formidable, chacun se préoccupe peu de son voisin. Voir le problèmes des personnes âgées, des personnes seules, et d'une façon générale l'absence de lien social de proximité dans les immeubles, dans les rues des villages, etc. qui engendre toutes les dérives

    L'un des grands défis de nos sociétés dites développées est que nous sommes de plus en plus dépendants les uns des autres y compris pour nos besoins primaires (manger, etc.) et que nous sommes de moins en moins solidaires (et l'internet contrairement à ce que l'on peut penser isole autant les gens qu'il ne les rapproche). Et ce phénomène s'accentue avec la mondialisation puisque nous dépendons de personnes de plus en plus éloignées dont nous ignorons tout !

    Le fossé se creuse dangereusement !

  • Dans un article récent sur le logement intermédiaire, nous avons pu montrer comment une redistribution (en nature d'ailleurs) pouvait facilement glisser vers l'électoralisme plutôt que la redistribution. En fait c'est en France le cas le plus fréquent : la médiathèque municipale, mais aussi les cadeaux de Noël, les illuminations voire l'aide au théâtre municipal ou les cours de violon sont distribués à tous, aux frais de la collectivité et sont en fait de la distribution pure et simple, ayant perdu toute relation avec la redistribution mais correspondant à l'intérêt du prescripteur. Il avait peut-être l'ambition d'avoir un enfant musicien ? Le maître-mot de toutes ces opérations n'est-il pas d'ailleurs que "tout le monde doit pouvoir y avoir accès" !

  • L'état français prélève 8,4 fois plus que ce qu'il distribue (à vérifier, mais c'est l'ordre de grandeur)
    ... en principe, mais ces derniers temps il est obligé de recourir à l'emprunt pour "distribuer" !

  • Merci pour cette excellent analyse ! Mais ce qui compte, c'est ce que ressentent les électeurs. Multiplions les allocations vers le plus grand nombre qui voteront. Personne en dehors de quelques rares experts n'est capable d'apprécier et de comparer ce qu'on nous confisque/prélève pour payer ces générosités.

    Rome a chuté dans son "panem et circenses". Ne suivons-nous pas le même processus quand nos meilleurs éléments s'expatrient et sont remplacés par des étrangers qui n'essayent même pas d'intégrer la culture de la France, catalyseur de son efficacité grâce à une excellente compréhension entre tous ses éléments ?

  • Certains commentaires affirment que la sécurité sociale aurait des frais de gestion trop élevés. La faute à ces sales fonctionnaires qui n'en foutent pas une.

    Pourtant l'assurance maladie du régime général a un ratio frais de gestion / prestations de 3,5%.
    Là où les mutuelles ou assurances privées font de 15 à 20%. La différence venant surtout des "frais de concurrence" (publicité, courtiers) dont le client a bien du mal à voir le bénéfice pour lui.

    Pour finir la quasi totalité des salariés des organismes de sécurité sociale ne sont pas fonctionnaires. Mais salariés de droit privé (cdd, cdi) régis par le code du travail, comme tous ceux du privé.

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