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Le déjeuner sur l’herbe avec Renaud Dutreil

Par Bernard Zimmern,
le lundi 8 octobre 2012

Mon ami est décidément très bien introduit : deux jours après son appel, coup de téléphone du secrétariat des PME pour me demander mes disponibilités pour un déjeuner avec Renaud Dutreil, qui vient d’être nommé ministre des PME.
Ma petite équipe de l’iFRAP et moi-même nous précipitons sur nos dossiers en vue de les synthétiser et de les remanier en quelques phrases qui portent.

A la suite d’un entrefilet trouvé dans le journal par ma secrétaire américaine, nous avons découvert les enquêtes internationales G.E.M. complètement ignorées en France bien qu’une équipe française y participe. Cette étude confirme que nous sommes très bien placés pour le placement des chômeurs et la création d’entreprises individuelles, infiniment plus mal pour la création d’entreprises à fort potentiel de croissance qui, d’après nous, sont la clé de l’emploi. Ces résultats confortent notre thèse que la clé de l’emploi se situe dans la mise en place des dispositions fiscales qui vont faire se multiplier les Business Angels.

Nous nous obligeons à résumer tout cela dans une note de 2 pages qui font les ordinaires des ministres. Puis nous nous mettons en chasse pour découvrir qui est notre interlocuteur que je m’obstine dans les premiers jours à appeler Dubreuil et non Dutreil.
Brillante carrière universitaire, avec Normale Lettre, sorti second de l’ENA, Conseil d’État d’où il s’est fait élire député de la Marne. Première déception : il a écrit récemment un livre "La république des âmes mortes " dont malgré plusieurs lectures, nous nous avouons incapables de pouvoir dire ce qu’il veut démontrer. Des souvenirs, des phrases bien balancées, de la musique littéraire, mais un contenu à peu près nul. L’auteur aurait mieux fait d’écrire en vers, et il doit en avoir le talent comme ce camarade de promotion ayant rédigé une ode de 10.000 vers sur un voyage du Directeur de l’ENA sur les rives du Bosphore pour y créer une école nationale d’administration turque et dont trois vers me reviennent

« Le Bosphore étonné
Mirera dans ses eaux
Bourdeau de Fontenay »

C’est avec ce maigre bagage qu’un 5 juillet, je sonne le cœur un peu battant au 80 rue de Lille, par une de ces splendides journées dont Paris a le secret, chaude mais pas étouffante, lumineuse sans être écrasée de soleil.

Le ministère des PME, bien que rattaché administrativement à Bercy, en est l’antithèse architecturale. Bercy, c’est le rêve concentrationnaire du château de Kafka revu à la mode soviétique. L’hôtel Seignelay, au 80 rue de Lille, c’est au contraire un petit bijou d’hôtel particulier du début du XVIIIème siècle avec ses perspectives, ses moulures Louis XV, ses dorures et peintures de plafond organisé comme tous les hôtels de cette époque, entre une cour d’honneur et un splendide jardin s’étendant jusqu’à la Seine, ou plus exactement jusqu’au boulevard qui la longe.

Je suis le premier, et l’on me fait entrer dans un salon donnant directement sur le jardin où quelques minutes plus tard me rejoignent mon ami et le directeur du cabinet de Dutreil, Laurent Fleuriot.
Le ministre a quelques minutes de retard, car il a eu une fermeture d’usine avec occupation par les syndicats dans sa circonscription, et il a dû s’y rendre le matin même.
Il arrive avec une quinzaine de minutes de retard, jeune, plein de vie, ravi semble-t-il de son succès car il a mis fin à l’occupation et nous passons à table.
Celle-ci est mise dans le jardin, sous un grand parasol et nous sommes cinq, le ministre, son « dir cab » Laurent Fleuriot, un membre de son cabinet chargé de la simplification, mon ami et moi-même.

Très rapidement, la conversation s’oriente vers le sujet de notre déjeuner et là, à ma grande surprise, c’est le ministre qui commence à m’expliquer comment créer des entreprises. Il n’est pas chef d’entreprise, ce n’est pas un sujet qu’il a travaillé, pour tout bagage, il semble qu’il ait été en Grande-Bretagne dès sa prise de fonction, pour voir comment opéraient des Anglais – c’était une excellente initiative – mais il sait déjà tout sur le sujet et c’est moi qui reçoit un cours sur la création d’entreprise : leur donner confiance, faire de la création d’entreprise une religion, tous les poncifs y passent.

Je ne sais comment reprendre pied devant ce torrent de mots, j’essaie timidement d’opiner dans le sens du ministre en affirmant qu’en effet, on a complètement perdu en France la culture de la création d’entreprise. Mais ce n’est pas pour dire cela que je suis venu.
A un moment je m’enhardis : profitant de ce que le ministre vient de mettre dans sa bouche un plein morceau de cabillaud, je m’aventure à lui dire : "Monsieur le Ministre, je profite de ce que vous avez la bouche pleine pour vous dire que si la création d’entreprise va mal en France, si les 60 remèdes que l’on a appliqués n’ont pas marché, c’est que l’on a oublié un facteur et un facteur essentiel, qui explique le succès des Anglais, les Business Angels ». Mais je n’ai pas le temps de finir ma phrase et d’expliquer que l’absence de B.A. se traduit par le manque de financement, le ministre me coupe la parole – il a terminé d’avaler sa bouchée de cabillaud – et me dit : "Cher Monsieur, vous n’allez quand même pas me faire croire que le manque de création d’entreprises dépend d’un seul facteur, ce serait réduire l’action de mon ministère, alors que c’est à de très nombreuses déficiences qu’il faut nous attaquer".

Avec un pincement dans la cage thoracique, je réalise que je n’ai pas accroché avec Dutreil et qu’il me faut passer au plan B.
Prévoyant qu’il serait très difficile de convaincre un ministre d’une lacune aussi grave dans les quelques minutes d’un déjeuner, j’avais imaginé de monter pour son cabinet un « show » où je ferais défiler des experts venus d’origines différentes, que tous d’une façon ou d’une autre viendraient leur dire et redire : B.A..BA., B.A., Business Angels.
Je me lance alors et lui dis : "Monsieur le Ministre, me laisserez-vous au moins faire la preuve de ce que j’avance, en faisant comparaître devant une commission d’enquête que l’on créerait, comprenant des membres de votre cabinet, mais aussi des parlementaires, des experts qui viendraient vous dire ce qui se passe vraiment sur le terrain et pourquoi nous ne créons pas d’entreprises ».

Cette proposition était, comme je l’avais imaginé, impossible à refuser et R chargé de mission au Cabinet du Ministre allait être l’interlocuteur idéal pour s’occuper de cette commission. Et le déjeuner se termina dans le bureau de Laurent Fleuriot, en compagnie de mon ami, à rédiger la lettre de mission qui devait créer le "Comité d’Audition des Investisseurs Providentiels". Pourquoi comité d’audition ? Parce que le terme "commission d’enquête" est réservé à des commissions solennellement votées par le Parlement. Et pourquoi Investisseurs Providentiels ? Parce que Business Angels était un coup de canif supplémentaire dans le tissu fragile de la langue française ; et j’ai donc proposé l’expression utilisée par les Canadiens dont le gros inconvénient est de comporter 8 syllabes alors que l’anglais se contente de 5 et même de 4 si on avale le "zi".

Donc mission accomplie, même si en sortant mon ami ne décolérait pas d’un Dutreil se permettant de pontifier après seulement deux semaines dans le "job".
Nous ne réalisions pas encore combien la bureaucratie est un mur infranchissable comme allaient nous le prouver les semaines suivantes.

Messages

  • Salut,

    Votre article est passionnant, je vais de ce pas le transmettre à une amie qui semble être sur la même longueur d’onde que vous et je suis convaincue qu’elle sera intéressée. bien joué pour ce post et le temps passé pour synthétiser ces données. Je serais heureuse d’avoir la possibilité de vous relire à ce propos prochainement. A+

    Nadège Wurtz

    J’en profite pour partager ma découverte du jour : Stevia

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