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Le crowdfunding, terre promise des entrepreneurs ?

Par Jean Martel,
le dimanche 1er février 2015

Les grands quotidiens se réjouissent de la montée en puissance du crowdfunding, solution annoncée pour le financement des start-up. Qu’est-ce que le crowdfunding et est-ce la solution pour financer nos jeunes entreprises ?


Qu’est-ce que le crowdfunding ?

Devenant de plus en plus à la mode, le crowdfunding est un mode de financement via une plateforme Internet dédiée, où l’entrepreneur fait appel à un grand nombre de personnes, sans l’aide des acteurs traditionnels. Le crowdfunding semble connaître une ascension importante en France, puisque sur le seul premier semestre 2014, 66 millions d’euros ont été recueillis contre 80 millions sur l’ensemble de l’année 2013. Les médias se réjouissent donc de ce qui va permettre, selon eux, de relancer les PME et l’économie réelle.

Il convient néanmoins de rappeler que le financement en capital des PME représente moins de 15% du total des montants collectés via le crowdfunding, puisqu’il en existe en réalité trois ou quatre types :

- les dons : pour le cancer, les écoles maternelles en Irak, etc. : c’est un nouveau nom pour l’appel à la générosité publique, qui a en fait toujours existé. Au premier semestre 2014, on a comptabilisé ainsi 19 millions d’euros [1] de dons recueillis de cette manière ;

- le prêt : cela permet un circuit court pour financer des entreprises sans passer par les banques. C’est en fait la légalisation de la tontine [2] qui a permis tout le développement du Xe arrondissement. Au premier semestre 2014, on comptabilisait ainsi 37 millions d’euros [3] de prêts recueillis ;

- Sorte de variante du prêt, il existe aussi la "prévente" : il s’agir d’obtenir du client les fonds nécessaires à l’entrepreneur pour la fabrication du produit (par exemple si celui-ci développe un nouveau casque virtuel, le client verse 1.000 dollars et il obtiendra ce casque quand celui-ci sera prêt) ;

- l’equity, qui ne représente donc qu’une faible part du crowdfunding : moins de 10 millions [4] au premier semestre 2014, mais la plus complémentaire ou la plus concurrente des formes de financement accordé par les business angels [5].

Il est intéressant également de comparer ce montant aux investissements réalisés par les business angels, investisseurs personnes physiques qui investissent déjà dans les sociétés non cotées. Les réseaux de France Angels recueillent de l’ordre de 40 millions d’euros de capital par an et ce chiffre représente vraisemblablement de l’ordre de 10 ou 15% du total du capital investi par les business angels - c’est-à-dire y compris ceux qui ne passent pas par un réseau. Le crowdfunding représenterait donc au mieux 5% du total des investissements réalisés à ce jour par les business angels. Rappelons aussi par comparaison, qu’au Royaume-Uni les business angels investissent 1 milliard de livres par an et qu’aux États-Unis les business angels investissent 26 milliards de dollars…

L’intérêt de l’equity crowdfunding

Malgré les montants relativement faibles recueillis jusqu’à présent, il fait néanmoins peu de doute que le crowdfunding peut être intéressant pour deux types d’entreprises :

- les entreprises qui sont dans le B to C (business to consumer) avec des produits séduisants pour le grand public. Outre le financement, ces entreprises obtiennent ainsi de la notoriété et une étude de marché ;

- les entreprises qui s’adressent à un public de geeks [6] et qui ont ainsi pu lever des milliards de dollars aux État Unis.

Ainsi, tout ce qui draine de l’argent dans les entreprises est bon à prendre et il y a déjà eu de beaux succès, notamment outre-Atlantique.

Les limites du crowdfunding

On peut néanmoins s’interroger sur la possibilité de généraliser ce modèle, et notamment sur la capacité des plateformes de crowdfunding à atteindre la rentabilité : certes elles facturent des services mais elles doivent payer des analystes financiers qui coûtent fort cher, alors que ces services sont quasi gratuits chez les business angels, lesquels sont « bénévoles ». On pourrait envisager (il y a déjà un cas) une collaboration avec les réseaux de business angels (BA), qui investiraient et joueraient ce rôle d’analystes financiers, le crowdfunding permettrait alors d’abonder les tours de table [7]. Cependant le service ainsi rendu par les BA mérite un défraiement, et cela n’est pas sans poser problème en matière de pacte d’actionnaires - qu’il faudrait alors potentiellement faire signer à un grand nombre d’investisseurs - et d’accompagnement.

Surtout, du point de vue de l’investisseur - qu’il s’agisse d’un BA ou d’un « crowdfunder » - le même problème épineux subsiste : il faut que les entreprises financées qui réussissent soient capables de payer pour les échecs, c’est-à-dire :

- qu’elles dégagent une vraie rentabilité en cas de succès, ce qui pose le problème du coût du travail et de la flexibilité du travail ;

- qu’elles puissent être revendues à un prix couvrant statistiquement les échecs.

Bien évidemment les deux sont liés : on constate qu’une entreprise, à activité égale, voit parfois sa valorisation multipliée par 10 quand elle traverse l’Atlantique. Cela veut dire qu’il est intelligent d’investir dans une start-up aux États-Unis et que, investir dans la même start-up en France est un acte de pure charité désintéressée en raison du poids du coût du travail et de la fiscalité du capital. Ainsi une entreprise trouvera facilement des investisseurs aux États-Unis, alors qu’en France elle ne trouvera que quelques bons samaritains désargentés comme ceux que l’on rencontre dans les réseaux de BA. Le crowdfunding ne résout donc pas le cœur du problème français. Ainsi on ne relancera pas la création d’entreprises en France :

- sans s’attaquer au coût et à la rigidité du travail (qui condamne aujourd’hui l’entreprise à ne pas être compétitive a terme) ;

- donc sans s’attaquer au coût de l’État et au transfert de fiscalité des entreprises vers le consommateur (TVA) ;

- et donc sans réduire la ponction que fait actuellement l’État sur les éléments les plus brillants d’une génération pour en faire des fonctionnaires en surnombre, surqualifiés et donc aigris.

Conclusion

Le crowdfunding est un sujet très à la mode pour notre personnel politique (il a un petit goût de « capitalisme populaire »), il a donc fortement tendance à le mettre en valeur car cela lui permet de tenir des discours sur le développement économique par les start-up et cela ne lui coûte rien.

Pourtant ce n’est sans doute qu’une toute petite partie de la solution du problème, et surtout il existe un gros risque que cela serve d’alibi pour détourner l’attention d’un autre point-clé : la nécessité d’avoir des « gros BA », ceux qui permettront véritablement aux entrepreneurs de traverser la « vallée de la mort ». En moyenne les tours de table par equity crowdfunding s’élèvent à 190.000 euros [8], quand il faudrait être capable de lever jusqu’à 1 à 2 millions d’euros, montants en deçà desquels le capital-risque est absent. Par ailleurs, la contribution moyenne par « crowdfunder » est de 2.000 euros [9], ce qui signifie qu’il faut convaincre 90 investisseurs en moyenne pour chaque tour de table, ce qui met souvent de l’ordre de 3 à 4 mois [10].

Croire que le crowdfunding sera suffisant pour relancer l’économie française revient donc également à méconnaître le marché des start-up. Dans un marché mondialisé, les innovateurs ont souvent des idées similaires à des intervalles de temps rapprochés. La réactivité et l’existence de gros investisseurs sont donc devenues une condition nécessaire pour ne pas se faire prendre de vitesse par les concurrents, perdre des parts de marché et donc… renoncer à créer de l’emploi.


[2Association collective d’épargne, qui réunit des épargnants pour investir en commun dans un actif financier ou un bien dont la propriété revient à une partie seulement des souscripteurs.

[4Ibid.

[5Investisseur personne physique qui investit directement ou en passant par une holding dans une entreprise non cotée.

[6Mordus d’informatique ou de technologie.

[7Comme c’est aujourd’hui le cas pour les sociétés d’investissement de business angels (SIBA).

[9Ibid.

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