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La France, en joie, se dote d’un président philosophe : mais, faut-il se fier à Platon ?

Par Claude Sicard,
le dimanche 25 juin 2017

La France vient de se doter d’un dirigeant qui serait, aussi, un philosophe, qualité indispensable pour bien diriger, nous dit Platon dans « La République ». Il possède semble-t-il tous les atouts que Platon exigeait d’un bon « Roi philosophe ». L’élection législative qui vient d’avoir lieu lui donne une écrasante majorité à l’Assemblée nationale. Va-t-on voir au cours de son quinquennat se confirmer la thèse du grand philosophe grec, ou bien Macron va-t-il l’infirmer ? Nous saurons, dans tout au plus cinq ans, si Platon avait tort, ou raison.

Le philosophe grec Platon, au IVème siècle avant J-C, dans son ouvrage majeur « La République » avait esquissé les contours d’une cité idéale, une cité parfaite fondée sur la raison. Dans cette cité paradisiaque régnerait la justice, mais, justice, disait Platon, ne signifie pas égalité. Pour diriger une telle cité, il faut choisir comme « gardiens » - Platon entendant par ce terme ce que nous nommons des « dirigeants » - les meilleurs. Ce sont nécessairement, disait Platon, des philosophes. Le grand philosophe grec, en effet, a affirmé dans son ouvrage : « Seuls les philosophes savent ce qu’il faut faire pour qu’un État soit bien gouverné ». Mais il est très difficile de définir ce que l’on doit entendre par « philosophe » : au temps de Platon il s’agissait de la sagesse. Ce qui est certain, c’est que le philosophe pense d’une façon conceptuelle, radicale, et critique.

Les Français viennent donc de confier le pouvoir à un président « philosophe » en lui donnant à l’Assemblée la majorité dont il a besoin pour gouverner. Un bon dirigeant, disait Platon, doit posséder « une forte éducation ». Il s’agit bien, avec Emmanuel Macron, d’un dirigeant ayant un niveau élevé de formation : Sciences-Po Paris, et l’ENA d’où il est sorti parmi les tout premiers, des grandes écoles que l’on considère parmi les meilleures de France. Il est âgé de 39 ans, sensiblement plus jeune, donc, que le souhaitait Platon, et il possède, en plus de ses prestigieux diplômes, une sérieuse formation philosophique, ce qui manquait à tous ses prédécesseurs. Doit-on considérer que s’accomplit enfin, ainsi, le rêve de Platon ? Cela pourrait bien y ressembler, et, alors, « pouvoir politique et philosophie vont pouvoir se rencontrer », comme l’exigeait Platon.

Les médias nous parlent peu de la formation philosophique de Macron : elle est pourtant importante. Si l’on examine sa biographie, on voit qu’il a été l‘assistant, pendant deux ans, du grand philosophe protestant Paul Ricœur, un philosophe qui était proche de Michel Rocard, lui-même également protestant. Et il a consacré un DEA à Hegel, le penseur de la dialectique et du système, un DEA qu’il passa à Nanterre. Rue Saint-Guillaume, il a été beaucoup inspiré par Etienne Balibar, un philosophe marxiste qui a défendu activement la cause des immigrés clandestins. Sous sa direction, il a rédigé un mémoire sur Machiavel, que l’on considère volontiers comme le fondateur de la science politique moderne. Il aura sans doute appris de Machiavel que la politique n’est pas une science, mais un art ! Il faut noter, par ailleurs, qu’Emmanuel Macron a appartenu au comité de rédaction de la revue Esprit, et Marc-Olivier Pacles, l’ancien rédacteur en chef de la revue, a dit de ce jeune énarque qu’il était « un esprit brillantissime, doué d’une agilité intellectuelle hors du commun, capable d’exalter dans le même souffle Jeanne d’Arc et Victor Hugo ».

Les théories philosophiques d’Emmanuel Macron

Le programme philosophique auquel a adhéré Emmanuel Macron relève d’un courant de pensée cohérent connu sous le nom de « libéralisme égalitaire », et il est inspiré de deux philosophes : John Rawls (1921-2002) et du prix Nobel d’économie Amartya Sen. Le libéralisme égalitaire est une philosophie de l’égalité des chances : dans une société juste, toute personne doit avoir la chance de réaliser ses projets sans que les inégalités de naissance ne l’en empêchent. D’où le slogan de Macron : « La France doit être une chance pour tous ». Le libéralisme égalitaire veut accroître les libertés de base, égales pour tous, et réduire les inégalités économiques en limitant les désavantages des plus démunis.

Emmanuel Macron a hérité de Paul Ricœur un engagement intellectuel fort pour éclairer l’engagement politique. Il veut faire vivre ensemble éthique et politique « de façon à ce qu‘elles se fécondent mutuellement ». Le « en même temps » qu’il professe volontiers, et qui est souvent raillé par ses détracteurs, lui vient de Paul Ricœur qui a voulu remplacer le dilemme qui sépare et oppose, par la dialectique qui relie, fût-ce dans le conflit. Dans un article dans la revue Le Temps, l’auteur explique que quand Macron dit « en même temps » il veut assumer le caractère tensionnel du réel avec lequel le politique doit composer. Ce n’est donc pas un tic. Il faut, à la fois, par exemple, libérer le travail pour que s’épanouisse l’économie, et protéger les plus fragiles. Autre exemple de la problématique Macron : il nous faut être fiers de la France et, en même temps, relancer la construction européenne.

Emmanuel Macron a livré, un jour, cette confidence : « Paul Ricœur m’a rééduqué sur le plan philosophique. Il m’a poussé à faire de la politique parce que lui-même ne l’avait pas fait ». Dans un long entretien qu’il accorda à l’hebdomadaire Le 1 [1] on voit bien qu’Emmanuel Macron est fortement imprégné des grands philosophes, citant facilement Aristote, Descartes, Kant, Hegel, et, évidemment Paul Ricœur…

Comment Macron va-t-il gouverner ?

Dans cette interview accordée à l’hebdomadaire Le 1, en juillet 2015, en réponse aux questions des journalistes, Emmanuel Macron a parfaitement décrit sa vision du politique. La place d’un dirigeant politique se situe entre la pensée et l’action, a-t-il dit. Il a expliqué que « si l’on veut stabiliser la vie politique, et la sortir de la situation névrotique actuelle, il faut tout en gardant l’équilibre délibératif, accepter un peu plus de verticalité ». Et il a ajouté : « Toute la difficulté du politique, aujourd’hui, réside dans ce paradoxe entre la demande permanente de délibération, qui s’inscrit dans le temps long, et l’urgence de la décision. Il faudra donc articuler une très grande transparence horizontale nécessaire à la délibération et recourir à des rapports plus verticaux nécessaires à la décision. Sinon, c’est l’autoritarisme, ou bien l’inaction ».

La démocratie ne se suffit pas à elle-même, constate Emmanuel Macron. Dans le paysage français il y a, dit-il, un absent : « c’est la figure du roi dont je pense, fondamentalement, que le peuple français n’a pas voulu la mort ». Le roi n’est plus là, nous dit Emmanuel Macron. On a essayé de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce furent les moments napoléonien et gaulliste. Mais, « Depuis le départ du général de Gaulle, le siège est resté vide ». Ce que l’on attend, donc, du président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction. Et l’on voit bien que, depuis son élection, Emmanuel Macron s’y emploie activement.

C’est l’Élysée qui aura le pouvoir, nous disent les observateurs de la vie politique. Par souci d’efficacité, les cabinets ministériels vont être limités en effectifs, et les ministres auront ainsi à travailler en prise directe avec les grands directeurs de leurs administrations. Ceux-ci, auparavant, dans le cadre d’une opération de spoils system à l’américaine, auront été soigneusement évalués, et, pour une bonne part d’entre eux, changés.

Les grandes lignes du programme d’Emmanuel Macron

Nous nous bornerons à rappeler, ici, les grandes lignes du programme d’Emmanuel Macron tel qu’il est présenté dans la brochure du mouvement qui porte en page de couverture le slogan d’En Marche ! : « Retrouver notre esprit de conquête pour bâtir une France nouvelle ».

Les six grands thèmes du programme sont les suivants :

>  Premier chantier : « l’éducation et la culture » : mettre la transmission des
savoirs fondamentaux au cœur du projet de notre école ;

>  Deuxième chantier : « la société du travail » : simplifier le code du travail et réformer l’assurance chômage » ;

>  Troisième chantier : « la modernisation de notre économie » : créer une mobilité économique et sociale par le travail et l’entrepreneuriat, une société libérée des carcans et des blocages ;

>  Quatrième chantier : « renforcer la sécurité de la nation » ;

>  Cinquième chantier : « le renouveau démocratique » : moraliser la vie publique et renouveler la représentation nationale ;

>  Sixième chantier : « Europe et étranger » : relancer une Europe ambitieuse et protectrice, et assurer une nouvelle politique en Afrique.

Pour réussir ce vaste programme, le nouveau Président et son gouvernement auront un nombre considérable de réformes à effectuer : il faudra que la société accepte de se réformer, ce que n’ont pas réussi à faire, depuis des dizaines d’années, les divers gouvernements successifs.

La cité idéale qu’imaginait Platon était fondée sur la raison, et elle limitait ainsi ses besoins à la satisfaction des « désirs nécessaires de l’homme ». Cette grille de lecture appartenait, certes, à un autre temps. Il faudra, néanmoins, que la société française, pour que le nouveau président puisse mener à bien toutes les réformes annoncées, veuille bien être raisonnable, et, sinon restreindre sa consommation à ce que le philosophe grec appelait la satisfaction des « désirs nécessaires de l’homme », admettre du moins que certains sacrifices sont à consentir.

L’histoire nous dira, plus tard, si l’idée de Platon de mettre à la tête de la nation un président philosophe était véritablement la plus judicieuse qui soit. Au niveau des discours tenus au cours de la campagne électorale, la culture philosophique du candidat Macron a fait merveille : elle l’a placé très au-dessus de ses rivaux. Nourri des écrits des philosophes et de Machiavel, il a beaucoup d’atouts pour réussir. On va entrer, à présent, dans la phase de vérité, celle où il va falloir agir, et l’heure va ainsi venir de vérifier si les thèses de Platon se trouvent validées.


[1Le 1, numéro 64 de juillet 2015

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