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La fausse piste de la dépense publique

Par Valérie Pascale,
le dimanche 5 avril 2015

Au moment de la crise, les gouvernements réfléchissent à des solutions rapides et miraculeuses. Curieusement, la plupart d’entre eux continuent à se tourner vers celle qui représente un vrai piège : l’accroissement de la dépense publique.

Annoncée comme un remède dans les années trente par John Maynard Keynes, économiste chargé de combattre en urgence la dépression la plus importante de l’histoire, la dépense publique reste depuis lors une tentation pour les gouvernements qui n’osent pas introduire de vraies réformes et réparer en profondeur l’économie tombée en panne.

Dépenser plus signifie pour l’État compenser la baisse des dépenses des ménages, entraînée par la morosité économique, en augmentant ses propres dépenses ; il gonfle artificiellement le PIB afin de maintenir un taux de croissance acceptable – ou éviter la chute. À long terme, la dépense publique ne conduit pas à l’augmentation de la productivité ni à la relance de l’activité économique. Elle reste une illusion à court terme, entretenue par les politiques pour ne pas décourager leur électorat.

Ruchir Sharma, spécialiste des pays émergents chez Morgan Stanley, publie une tribune [1] dans le Wall Street Journal, dans laquelle il regrette que les gouvernements des pays développés n’aient toujours pas compris que l’augmentation de la dépense publique n’est pas une solution.

Sortant de la période de gloire du début des années 2000, les grands pays émergents, sont vite devenus les grands champions de la dépense publique – ils avaient de quoi dépenser –, et maintenant, ils le regrettent fort.

Ce test remarquable est pourtant ignoré par le président Obama, en étroite complicité avec le FMI et d’autres organismes internationaux, qui encouragent les gouvernements européens à dépenser davantage pour faire face à la mauvaise conjoncture mondiale.

L’expérience des pays émergents a commencé à la fin de l’année 2008. Dans les deux années suivantes, parmi les pays qui font partie du G20, les pays développés ont dépensé dans l’ensemble près de 4,2% du PIB dans le cadre de la politique de relance, selon les données de l’Organisation internationale du travail. Quant aux pays émergents, ils ont dépensé plus de la moitié en plus, à savoir une somme équivalente à 6,9% du PIB, sur les mesures de relance. Il faut noter que ces calculs ne tiennent même pas compte des sommes colossales injectées par les gouvernements sur les marchés monétaires pour inciter les banques publiques à prêter davantage. Ce phénomène a pris une ampleur particulièrement importante en Chine où la masse monétaire a presque triplé depuis 2008 pour atteindre 20 trillions de dollars. Il y a actuellement plus d’argent en circulation en Chine qu’aux États-Unis, économie pourtant beaucoup plus grande.

Paradoxalement, les pays pauvres se sont permis de dépenser plus que les pays riches. Il est vrai que cela s’est traduit par un court éclair de croissance : après un taux modeste de 3% au cours de l’année 2009, les pays émergents se sont retrouvés avec un taux qui a plus que doublé en 2010. Contrairement aux pays développés, ils n’avaient pratiquement pas de dette publique, mais des réserves de change importantes et des budgets plutôt en excèdent au moment de l’entrée dans la crise.

Mais la piste keynésienne était fausse. Faute de se concentrer sur les réformes de fond pour accroître la productivité de l’économie et miser sur le secteur privé, les gouvernements des pays émergents ont accru les impôts dans tous les secteurs et ont gaspillé leurs réserves. Emportée par cette illusion de croissance, la Chine est passée à un niveau record de dépense qui s’est établi à hauteur de 12% du PIB, par ses mesures de relance économique. C’était le début de la chute. Depuis 2010, le taux de croissance de la Chine a baissé d’un tiers et est passé pour la première fois en-dessous de 7%. Le Brésil s’est retrouvé au bord de la récession. Après avoir dépensé aveuglément près de 10% dans le cadre du plan de relance, la Russie est également en train de chuter.

Le taux moyen de croissance dans les pays émergents, la Chine exclue, est tombé à seulement 2,5%, alors qu’il était d’au moins 7% au début du programme de relance. La folie de la dépense publique s’est traduite par les taux de croissance les plus faibles des quarante dernières années, à l’exception des périodes des grandes crises. Les gouvernements de ces pays haïssent désormais tout ce qui est la dépense au nom de la relance.

Les budgets des pays émergents sont entrés dans le rouge. Étant bénéficiaires en moyenne à hauteur de 1,5% du PIB en 2007, ces pays affichent désormais un déficit de près de 2% en 2014. Pour régler le problème, la dette publique s’est mise à croître. Dans certains pays comme l’Inde, beaucoup de crédits bancaires ont mal tourné – près de 10% de l’ensemble –, et notamment dans les banques publiques qui étaient ensuite chargées par le gouvernement de sauver les entreprises endettées.

Le financement par l’État de la construction et des travaux publics a également montré l’utopisme de ces efforts. En s’endettant davantage, les gouvernements se sont retrouvés avec un taux de rentabilité en baisse. Il leur fallait plus de capital (= plus de dettes) pour atteindre le même niveau de croissance qu’en absence de ces projets. Imaginez des kilomètres de ponts, des complexes résidentiels géants et des centres commerciaux à moitié vides en peu partout, disons en Chine. Construits à la hâte au cours de l’année 2009, ces édifices sont devenus des monuments funéraires en l’honneur de la générosité de l’État pour l’activité économique.

Remplis d’enthousiasme pour les partenariats public-privé, les dirigeants français ne semblent visiblement pas comprendre quel danger représente l’engagement de l’État et des collectivités dans les projets de ce type. Le Sénat pourtant les a bien caractérisés comme étant des « bombes à retardement budgétaires ».

Aujourd’hui, quand les pays émergents représentent 40% du PIB mondial, il est probablement temps de méditer enfin sur leur expérience.

Quelques citations :

« Using stimulus to generate growth is not sustainable and creates new problemes » (Li Kequiang, Premier ministre chinois)
« In the long run, fiscal and monetary policy cannot create growth » (Agustin Carstens, président de la Banque centrale du Mexique)
« Government lost control of the economy because of a stimulus campaign that led to higher deficits and inflation » (P. Chidambaram, ancien ministre des Finances indien)


[1« How Spending Sapped the Global Recovery », Wall Street Journal du 19 janvier 2015.

Messages

  • Cela a été très bien décrit en 2009 par le ministre polonais des finances qui expliquait pourquoi la Pologne restait en croissance : "Nous avons poursuivi une politique macroéconomique et fiscale inverse de celle des grands pays occidentaux. (...) Au lieu de mettre en place un grand plan de relance, nous avons au contraire diminué la dépense publique de 1 point de PIB. Notre politique économique a créé un contexte dans lequel les forces naturelles de l'économie de marché ont pu fonctionner. Notre conviction, c'est que la crédibilité d'une politique économique est beaucoup plus importante pour soutenir l'activité, et notamment le consommation des ménages, que l'expansion keynésienne. Il est capital que les agents économiques constatent que le pilotage économique est prudent et responsable, plutôt qu'ils soient incités à la dépense dans un contexte d'inquiétude". (Interview dans "Les Echos" du 16/09/2009). Ces propos ont malheureusement été ignorés. J'avais suggéré au journal Les Echos de lancer une réflexion sur ce thème, je n'ai jamais eu de réponse...

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