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Emmanuel Saez : économie ou utopie ?

Par Dominique Mercier,
le mercredi 9 octobre 2013

Emmanuel Saez, économiste français professeur à Berkeley, est connu pour être un « spécialiste de la théorie de la taxation optimale » [1]. Il explique qu’une politique fiscale juste consisterait à imposer davantage les plus riches, bien au-delà de 50%. Ironiquement, ces considérations occultent totalement l’effet possible d’un tel taux sur la croissance et l’emploi.

Emmanuel Saez indiquait en 2009 [2] que « la politique fiscale juste » est celle qui « tente de maximiser les recettes fiscales que l’on peut obtenir des très hauts revenus ». Deux ans plus tard, il publiait ainsi avec ses deux compères, Picketty et Landais, le livre Pour une révolution fiscale, proposant un nouvel impôt sur le revenu. Dans ce système, les plus riches (gagnant plus de 100.000 euros bruts mensuels) se verraient appliquer 60% d’impôts sur leur revenu, dans un système de taux effectif sur l’ensemble du revenu et non de taux marginal. Par ailleurs, ce nouvel impôt supprimerait les exceptions permettant aujourd’hui de diminuer l’impôt sur les revenus du capital, en fusionnant IRPP, CSG, CRDS, prélèvement libératoire, impôt proportionnel sur les plus- values, prime pour l’emploi et bouclier fiscal.

L’objectif général du changement fiscal proposé est de façon affichée la réduction des inégalités sociales. Il serait atteint par le simple fait de minimiser l’impôt des plus modestes en augmentant l’impôt des plus riches. Afin de savoir si la réforme fiscale annoncée est « efficace », les auteurs se limitent à montrer que les impôts beaucoup plus élevés sur les plus riches seront effectivement perçus.

Ainsi dans le livre les trois auteurs avancent que « la question centrale est de savoir si les plus riches vont se mettre à moins travailler, ou bien à dissimuler davantage leurs revenus, ou bien à fuir à l’étranger, tant et si bien que la réforme se retournera contre les plus pauvres ». Les trois auteurs expliquent alors que les riches travailleront en effet un peu moins mais que ce sera compensé par une augmentation du travail des pauvres [3], que les risques de fuites à l’étranger existent dans le cas d’un impôt sur les entreprises mais qu’ils sont faibles dans le cas d’un impôt sur les personnes et qu’enfin, la dissimulation des revenus sera évitée via des dispositifs supprimant niches et fraudes fiscales.

Ces considérations ont donc complètement occulté la question de la croissance et de l’emploi. Il en est de même dans les autres études de Saez [4]. Elles approfondissent seulement les questions de substitution du loisir au travail, les phénomènes d’évitement de l’impôt via les niches fiscales et la propension à négocier un meilleur salaire en présence de taux d’imposition plus faibles. Elles se bornent à montrer que l’augmentation des taux d’imposition sur les revenus des plus riches augmenterait la recette fiscale, utilisant par ailleurs un modèle de Solow, modèle qui marche sur le court terme mais ne prouve rien sur le long terme. Son étude « Using elasticity to derive optimal income tax rates » de 2001 s’appuie de surcroit sur une base statistique faussée, car elle ne prend en considération, pour les revenus les plus élevés, que les revenus salariaux alors que ceux-ci deviennent secondaires pour les revenus supérieurs à 150.000 dollars.

Ces affirmations oublient donc le point le plus central qui fait que la réforme se retournera effectivement contre les plus pauvres. En effet, l’investisseur fait un arbitrage entre ses probabilités de pertes et de gains. Si les gains après taxation n’ont aucune chance d’être élevés mais que le risque de perte est important, alors il se rabattra sur des investissements sans risques, et donc hors des jeunes entreprises qui créent ou devraient créer l’emploi. La majeure partie de l’argent des plus riches n’est pas de l’argent inutile mais est au contraire investi dans les entreprises, bien souvent la leur, à laquelle ils consacrent aussi leur temps. D’après les chiffres de l’INSEE, la moitié du 1% le plus riche en France est propriétaire d’une entreprise.

Par ailleurs c’est bien parmi les plus riches que se trouvent les business angels, autrement dit les particuliers, souvent des anciens entrepreneurs, capables de repérer, faire grandir et accompagner les entreprises à potentiel. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, les entreprises à forte croissance sont responsables de la moitié des nouveaux emplois créés chaque année [5]. Or, en France, les jeunes entreprises à forte croissance sont deux fois moins nombreuses qu’au Royaume-Uni et ont produit dans la période 2005-2008 quatre fois moins d’emplois : 57.000 contre 250.000 [6]. La comparaison du financement de ces entreprises a permis de mettre en évidence que nous manquons cruellement de ces investisseurs qualifiés, « chiens truffiers » d’entreprises à potentiel [7]. C’est en grande partie pour cette raison que nous avons trois millions de chômeurs. Saez pense-t-il réduire les inégalités en créant plus de chômeurs ?


[1D’après sa page sur wikipédia.

[2Le Monde, 10/12/2009.

[3Du fait de taux de taxation moins importants pour eux donc un avantage financier plus grand à travailler.

[4The elasticity of taxable income with respect to marginal tax rates:a critical review, Review of Economic Studies, mai 2009. Using elasticity to derive optimal income tax rates, NBER Working Paper No. 15012, 2001.

[5Michael Anyadike, et al., Measuring business growth, high growth firm and their contribution to employment in the UK, Nesta, octobre 2009. Dane Stangler, High-Growth Firms and the Future of the American Economy, Kauffman Foundation, 2010.

[7Ibid.

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