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Emmanuel Macron va-t-il être le Mustapha Kémal français ?

Par Claude Sicard,
le dimanche 11 juin 2017

La France, on le sait, a besoin d’un grand réformateur. Des réformes très profondes sont en effet à effectuer dans notre pays en matière d’éthique, en matière de sociologie, et en matière économique, ces trois domaines étant totalement interdépendants comme nous l’a montré le sociologue allemand Max Weber dans son ouvrage « L’éthique protestante et le capitalisme ». L’économie française est en léthargie : elle ne se redressera que si l’on parvient à modifier en profondeur l’éthique de la population et le comportement des acteurs économiques. C’est ce que Mustapha Kémal a réussi à faire en Turquie à son époque. Emmanuel Macron va-t-il être le Mustapha Kémal français ? Certes on ne va pas demander à notre président d’en faire autant : nous sommes en démocratie, et à présent au XXIème siècle ! Mais du moins attend-on de lui qu’il puisse parvenir à gommer dans la sociologie d’une bonne partie des Français les résidus de marxisme qui demeurent encore en eux.

Notre nouveau président paraît décidé à s’attaquer sérieusement à tous ces problèmes. Il commence par un projet de loi sur la moralisation de la vie politique. Il va, ensuite, s’attaquer au difficile problème de la réforme de notre droit du travail, ce qui implique qu’il puisse réduire les pouvoirs des syndicats, des syndicats qui, dans notre pays, se trouvent encore fortement pénétrés par la pensée marxiste alors que nous fonctionnons en économie libérale. Et bien d’autres réformes l’attendent, comme, avec le développement rapide des communautés musulmanes dans notre pays, l’élucidation de la place qu’il convient de donner à l’islam dans notre société.

L’exemple de Mustapha Kémal, le père de la Turquie moderne, montre qu’un homme d’État qui joint une volonté inflexible à une habilité manœuvrière hors pair, peut parvenir à changer le destin d’un pays. Peu de Français ont, semble-t-il, en mémoire l’extraordinaire parcours de cet homme d’État hors du commun qui a sorti son pays de la léthargie dans laquelle il se trouvait plongé, pour le projeter, avec succès, dans le monde moderne. Certes, il fallut que des événements particuliers puissent permettre à cet être exceptionnel de manifester ses talents : ce fut lors de la première guerre mondiale la victoire qu’il remporta sur le corps expéditionnaire franco-britannique envoyé aux Dardanelles, puis, après l’humiliation de la Turquie rangée au rang des vaincus, avec l’Allemagne de Bismarck, la lutte pour la libération de son pays.

Nous rappellerons donc quels ont été les grands bouleversements que Mustapha Kémal fit subir à la société de son pays, lorsqu’il en prit la direction. Nous allons voir qu’aucun homme d’État, dans l’histoire de l’humanité, ne réalisa une tâche pareille, et ce, en si peu de temps !

Tout d’abord, sur le plan politique il abolit le régime du sultanat et proclama la République le 29 octobre 1923, une république laïque pour la première fois en pays musulman, et ce, grâce à un coup de force à l’Assemblée. Puis, une fois porté à la présidence de la République, il abolit le califat, le 3 avril 1924, par un vote à mains levées à l’Assemblée, ce qui neutralisa tous les députés religieux. Mustapha Kémal dota alors son pays d’institutions démocratiques : le président de la République est élu par l’Assemblée nationale, puis il nomme les ministres. Un vote du Parlement intervint ensuite pour valider la composition du gouvernement choisi par le président de la République, un président qui est aussi, d’ailleurs, celui de l’Assemblée nationale. Quant aux députés ils sont élus pour quatre ans, au suffrage universel.

Aussitôt en place, Mustapha Kémal créa la Diyanet, un secrétariat général aux affaires religieuses directement rattaché au Premier ministre et ayant pour mission de contrôler l’islam. Pour aller vite, il fit adopter par l’Assemblée le code civil de la Suisse, le code de commerce de l’Allemagne, et le code pénal de l’Italie. Il réforma, aussitôt, l’enseignement : fermeture de toutes les écoles religieuses, tant coraniques que chrétiennes, et mise en application, dans toutes les écoles, des méthodes pédagogiques de l’Institut Jean-Jacques Rousseau de Genève. Très vite, Mustapha Kémal entreprit de réformer l’écriture : il supprima les caractères arabes pour les remplacer par l’alphabet latin. Un changement considérable et très difficile, qui allait peu à peu modifier la façon de penser des Turcs en les ouvrant à la lecture de la littérature occidentale. Le Ghazi - un surnom qu’on lui donna -, paya beaucoup de sa personne, faisant un peu partout des interventions, lui-même au tableau noir avec la craie à la main pour montrer les avantages de cette réforme. Ce fut une rupture, donc, avec le monde arabe. Il fit ensuite adopter bien d’autres mesures : par exemple le système métrique pour les poids et mesures, le calendrier grégorien avec une année qui commence le premier janvier et non plus le 15 juillet, les jours ouvrables alignés dorénavant sur ceux des pays occidentaux, etc. Et l’on compta les heures à partir de minuit et non plus selon le coucher du soleil. Autre réforme importante : la création d’un cadastre dans tout le pays.

Trois autres réformes révolutionnaires méritent également d’être mentionnées, concernant, cette fois, les mœurs elles-mêmes : une réforme profonde dans le domaine vestimentaire, le changement des noms des personnes à l’état civil, et la modification de la façon de se saluer dans la rue. Le Ghazi décréta l’abandon du burnous et de la gandourah au profit des tenues vestimentaires occidentales, et il alla jusqu’à interdire le port du fez, comme coiffure, au profit des chapeaux occidentaux. Il disait aux foules, lors de ses déplacements en province : « Rejetons le fez qui est sur nos têtes comme l’emblème de l’ignorance et du fanatisme : adoptons le chapeau, la coiffure du monde civilisé ». Et très vite la Turquie manqua de chapeaux : des hommes durent se coiffer avec des chapeaux de femmes ! En même temps, il interdit aux Turcs de se saluer selon la manière des musulmans : celle-ci fut remplacée, obligatoirement, par la poignée de mains. En matière d’état civil, il contraint tous les Turcs à changer de nom, lui-même adoptant celui de « Atatürk » qui signifie « Père des Turcs ». Et indiquons, pour la petite histoire, que les fonctionnaires furent obligés d’assister aux bals du samedi soir avec leurs épouses portant une robe du soir laissant les bras nus ! Enfin, une autre réforme, encore, en vue de redonner le sens de la grandeur au peuple turc : la révision complète des livres d’histoire, selon une conception pantouranienne, c’est-à-dire visant à la réunion de tous les peuples finno-ougriens et turcophones. Cette œuvre de rénovation fut confiée à un comité placé sous son autorité directe.

Au plan religieux, Mustapha Kémal, faute de pouvoir éradiquer l’islam de la société turque, s’efforça néanmoins de l’encaserner. Comme évoqué plus haut, il créa, très tôt, c’est-à-dire le 3 mars 1924, la Diyanet, un secrétariat d’État chargé des affaires religieuses qui salarie les imams et les contrôle. Chaque semaine, sous Mustapha Kémal, la Diyanet adressait aux imams le prêche qu’ils devaient lire le vendredi dans les mosquées. Le Ghazi considérait en effet que l’islam était la cause de la décadence de l’empire ottoman, et il tenait sur le Prophète Mahomet des propos d’une lucidité stupéfiante. Benoist-Méchin, dans son excellent ouvrage [1] sur la Turquie, rapporte par exemple ces propos qu’Atatürk tint, un jour, sur le Prophète Mahomet : « Depuis des siècles, les règles et les théories d’un vieux cheikh arabe, et les interprétations abusives de générations de prêtres crasseux et ignares, ont fixé à la Turquie tous les détails de la loi civile et criminelle. L’islam, cette théologie absurde d’un bédouin immoral est un cadavre putréfié qui emprisonne nos vies ». Le public ignore généralement que de tels propos aient pu être tenus par le fondateur de la Turquie moderne.

Cette épopée extraordinaire est malheureusement trop peu connue dans nos pays. Elle semble trop lointaine et c’est fort regrettable. A l’heure où nos sociétés, en Europe, ont à se débattre avec les problèmes que leur pose l’islam, paralysés que sont leurs dirigeants par la convention européenne des droits de l’homme, il serait utile de rappeler comment le fondateur de la Turquie moderne a agi en son temps, c’est-à-dire au siècle dernier. Mustapha Kémal a mené un combat acharné pour extraire son peuple des tentacules des religieux musulmans qui voulaient faire régner la loi de la charia, et pour faire prévaloir sur cette terre musulmane les valeurs et la culture de la civilisation occidentale. Grâce à ce grand homme d’État, la Turquie ressuscita. Aussi, les portraits et les statues de Mustapha Kémal sont-ils partout en Turquie.

Les enseignements que l’on ne peut manquer de tirer de l’histoire de Mustapha Kémal peuvent être tout à fait utiles à notre nouveau président qui parait avoir une vision de l’islam par trop idéalisée. D’une part, l’expérience d’Atatürk, le « Ghazi », nous apprend qu’avec une détermination farouche et une habileté peut- être quelque peu machiavélique parfois, il est possible d’effectuer dans un pays des changements de société extrêmement importants. Et Mustapha Kémal réalisa tous ces bouleversements en une quinzaine d’années seulement, puisqu’il mourut en 1938. Et, d’autre part, on retiendra que Mustapha Kémal considérait que l’islam n’est pas dans une société un facteur de progrès, bien au contraire. Puisse, donc, le combat mené par le fondateur de la Turquie moderne pour sortir son pays de l’abîme où il était tombé, convaincre nos dirigeants.

Certes, Mustapha Kémal fut-il servi, au cours de son existence, par un concours de circonstances tout à fait exceptionnelles, des circonstances qu’il sut exploiter avec la plus grande habileté. Pour réaliser la révolution qu’il opéra dans son pays, il lui fallut une autorité considérable. Celle-ci lui fut donnée par sa victoire militaire aux Dardanelles quand, à la tête des troupes turques, il parvint à faire échouer le débarquement du corps expéditionnaire franco-britannique, puis ensuite, par le rôle de libérateur qui fut le sien, parvenant avec des brigades peu aguerries et mal armées à rejeter à la mer les troupes grecques qui avaient été chargées d’occuper le pays suite à la défaite de la Turquie. A des hommes qui ont la trempe voulue pour procéder à de très grands bouleversements dans leur pays - des bouleversements à la fois sociologiques et politiques -, il faut évidemment une autorité incontestable : celle-ci, jusqu’ici, leur a toujours été procurée par des faits de guerre. Ce fut le cas, par exemple, pour Bonaparte avec sa brillante campagne d’Italie, et plus tard, avec Charles de Gaulle qui mena le combat extraordinaire que l’on sait pour, malgré la défaite de 1940, parvenir à placer en 1945 la France au rang des vainqueurs dans le dernier conflit mondial.

Le problème de notre président, Emmanuel Macron, est qu’il n’a pas, pour asseoir son autorité, de grandes victoires militaires à mettre à son actif. Certes, il ne va pas lui être demandé d’en faire autant, en matière de transformation de la société, que Mustapha Kémal. Suite au retrait du président américain des accords sur le climat, peut-être que sa tentative pour prendre la tête des combats pour sauver la planète du risque de réchauffement, va-t-elle lui apporter cette aura indispensable qui lui fait défaut ?

On voit, avec le discours qu’il a prononcé solennellement le soir du 2 juin dernier, sur le perron de l’Elysées, en français d’abord, puis en anglais ensuite afin de s‘adresser au monde entier, qu’il l’a sans doute compris.

Claude Sicard
Auteur de “Le face à face islam chrétienté : quel destin pour l’Europe ?”, et “L’islam au risque de la démocratie” (Ed. F.X de Guibert).


[1Benoist-Méchin, Mustapha Kémal, ou la mort d’un empire, Albin Michel, 1954.

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