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Débat sur la désindustrialisation française

le mercredi 15 mai 2013

Je publie aujourd’hui un article d’un vieil ami, Claude Sicard, sur la désindustrialisation. Si nous sommes d’accord sur le constat de désindustrialisation, nous divergeons absolument sur les remèdes, la désindustrialisation me paraissant être la conséquence de politiques industrielles, c’est-à-dire de l’intervention étatique. Mais l’exposé de Claude a le mérite de développer une thèse claire qui incite à la réfutation.

B. Zimmern

La très grave désindustrialisation de la France : la voie cachée du redressement

La France n’a pas cessé de se désindustrialiser depuis la fin des Trente Glorieuses. Nos élites s’en sont trop longtemps référé à la fameuse loi dite des « trois secteurs de l’économie » qu’avait énoncée en 1949 Jean Fourastié, loi qui veut qu’à mesure qu’un pays se développe il passe du secteur primaire, l’agriculture, au secteur secondaire, l’industrie, puis ensuite du secteur secondaire au secteur tertiaire, celui des services. Après les Trente Glorieuses les pouvoirs publics se sont donc réjouis de voir la France devenir si rapidement un pays moderne doté presque exclusivement d’activités tertiaires, en somme une société post industrielle centrée sur l’intelligence et le savoir.

Il n’y a donc que depuis seulement deux ou trois ans que les responsables politiques ont découvert avec angoisse que cette loi n’était pas exacte et l’on a commencé à prendre conscience de la grave situation dans laquelle le pays se trouvait plongé. A Bruxelles le Commissaire Erkki Liikan en charge des entreprises a d’ailleurs fait son mea culpa, déclarant : « Pendant les années 1990 les services étaient, pensait-on, en mesure de tirer l’économie à la suite du déclin de l’industrie : c’était une erreur ! ».

On est ainsi passé, en France, de 5.719.000 emplois industriels en 1980 à un tout petit peu moins de 3.000.000 actuellement, et l’industrie qui constituait 28% du PIB en 1980 n’intervenait plus que pour 12% de celui-ci en 2010. Et la situation, avec la crise actuelle, s’est encore détériorée depuis. L’Allemagne en est à 23,3% du PIB, l’Italie à 20,0%, la Grande-Bretagne à 18,0%…. et la Suisse, que l’on verrait bien comme l’exemple même d’un pays à économie très avancée, c’est-à-dire essentiellement centrée sur le tertiaire selon la théorie de Jean Fourastié, a un secteur industriel qui représente 26,4% de son PIB. Les conséquences de cette très grave désindustrialisation de la France sont multiples : un chômage très important qu’il est devenu tout à fait impossible de réduire, une balance commerciale très gravement déficitaire, des rentrées fiscales insuffisantes pour le budget de l’État, une grave désorganisation du territoire, et un moral au plus bas dans la population qui est inquiète pour l’avenir de ses enfants.

Les causes du mal restent, curieusement, inexpliquées. On accuse à présent les délocalisations. Aux États généraux de l’industrie on a évoqué « le faible dynamisme de l’investissement ». Et même les analyses du Medef ne mettent pas suffisamment en lumière l’essentiel qui tient en deux éléments clés : une fiscalité écrasante qui étouffe complètement les entreprises et dissuade les entrepreneurs, plus un droit du travail qui dans le secteur des PMI paralyse complètement les chefs d’entreprise.

On constate ainsi qu’en France la création d’entreprise est infime dans le secteur industriel médias. Déjà, en 2005, Christian Blanc, dans un rapport au Premier ministre, avait fait ressortir qu’aux États-Unis pour 10.000 chercheurs il se crée chaque année 100 PMI innovantes, alors qu’en France, sur le plateau de Saclay qui est pourtant le pôle de compétitivité le plus important du pays, pour 16.000 chercheurs il ne se crée que seulement une dizaine de start-up par an. Selon le ratio américain on en attendrait environ 160.

Autre constatation tout aussi préoccupante : le taux de transmission des entreprises, notamment dans le secteur des PMI, est très faible. Dans un rapport d’Olivier Mellerio à Hervé Novelli datant de 2009 il était chiffré à 6%, chiffre incroyablement bas comparé à des taux de 75% en Italie, 58% en Allemagne, et 55% aux pays Bas.

Les Français donc ne veulent ni créer des entreprises dans le secteur industriel ni reprendre l’entreprise de leur père quand celui-ci parvient à l’âge de la retraite. On constate ainsi que dans la tranche des entreprises de 250 à 499 personnes, dans le domaine industriel, la pénétration étrangère est considérable : elle atteint le chiffre ahurissant de 51,7%.

Pour que l’économie française retrouve un certain équilibre, nous avons calculé qu’il conviendrait que le secteur industriel revienne à 18,5 ou 19% du PIB : c’est là l’objectif que les pouvoirs publics doivent se fixer. Rien n’est plus urgent que de s’atteler à cette tâche : ce doit être l’objectif prioritaire pour les pouvoirs publics, et il n’en est pas d’autre. Sous le gouvernement précédent un bon nombre de mesures ont été prises : la création des pôles de compétitivité, le crédit impôt-recherche, les dispositions de la loi TEPA, etc… Et sous ce gouvernement ce dispositif a été complété par la BPI, la Banque Publique d’Investissement qui va disposer de 42 milliards d’€. Mais si des entrepreneurs ne sont pas là pour transformer les produits de la recherche en produits commercialisables et organiser leur production et leur distribution, rien ne se passera. Si l’on ne remédie pas aux facteurs de blocage qui inhibent complètement l’initiative privée, la fiscalité existante d’une part et le très paralysant droit du travail de l’autre, on ne parviendra pas à redresser le secteur industriel.

Malheureusement, l’endettement de l’État tout comme la culture de la population française ne permettent en aucune manière d’espérer que l’on puisse changer les choses. Il est impossible d’alléger la fiscalité qui pèse aujourd’hui sur les PMI et sur les chefs d’entreprise de ce secteur, et politiquement impossible par la loi d’assouplir considérablement la réglementation du travail. On doit en conclure qu’il n’existe pas d’autre solution que d’en revenir à un « néo-colbertisme », solution consistant à donner à l’État un rôle moteur dans l’économie. Certaines voix s’élèvent déjà d’ailleurs pour aller dans ce sens, notamment celle de Jean Louis Beffa qui milite pour que la France revienne à son modèle « commercial industriel » qui avait fait son succès au cours des Trente Glorieuses. Mais on doit craindre alors que la Direction Générale de la Concurrence à Bruxelles s’oppose farouchement à de telles initiatives qui seraient selon elle de nature à fausser la concurrence. Des négociations, certes, seront possibles au titre de l’article 107 du traité sur le fonctionnement de l’UE. Mais dans le cas où elles ne pourraient pas aboutir, la France n’aurait guère d’autre solution, pour redresser son économie, que de sortir de l’Europe. Le réalisme aboutit à ce constat et il faut agir vite, car l’économie française ne cesse de se dégrader d’année en année. Il faut, alors, rappeler les sages paroles du général MacArthur qui était interrogé sur ce qui fait la victoire ou la défaite. Ce grand général avait répondu à son interlocuteur : « les explications des grandes victoires sont diverses. Mais toutes les défaites n’en ont qu’une : too late ! ».

Claude Sicard
Economiste, consultant international

Messages

  • Je partage largement l’analyse de Claude Sicard, mais en ajoutant d’autres considérations que d’aucuns qualifieront de "protectionnistes" pour se dispenser de les analyser. Non seulement la France mais aussi les autres pays européens souffrent de trois maux : déficits publics, déficits des balances commerciales et chômage. La désindustrialisation est grandement à l’origine du chômage et des déficits commerciaux. Les accords de l’OMC, et notamment celui avec la Chine ont considérablement déséquilibré les données de la concurrence, en diminuant excessivement les tarifs douaniers européens sans ouvrir à due proportion les marchés étrangers, d’où destruction des industries manufacturières de produits de consommation dans de nombreux pays dont la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Italie et la France ; pertes de recettes douanières alors que par ailleurs on recherche désespérément des recettes publiques nouvelles !
    Ajouter à celà, la parité défavorable de l’euro, alors que les pays européens cités ci-dessus ne se maintenaient que grâce aux dévaluations compétitives admises au sein du serpent monétaire, et la sous évaluation du yuan, due à une aberration coupable des négociateurs occidentaux qui ont laissé, dans les accords d’entrée de la Chine dans l’OMC, le droit pour le gouvernement de celle-ci de fixer la parité de sa monnaie !
    Certes, la France a encore aggravé son cas avec les 35 heures, soit +11% de coûts salariaux, alors que la seule concurrence intra CEE imposait une contrainte de 3,5% de progrès en productivité chaque année !
    Bref pour en sortir, l’exemple allemand n’est pas reproductible par tous les pays européens, mais il convient :
    — de redresser les droits de douane pour certaines catégories de produits de biens de consommations à sélectionner au niveau européen, ( j’entends déjà les imbéciles adeptes du reflexe de pavlof de crier au protectionnisme des années 30, essentiellement car la City de Londres en subira certaines conséquences), et être impitoyable, comme les USA aujourd’hui, sur les pratiques commerciales déloyales de nos concurrents extérieurs.
    — mettre en place une TVA sociale
    — diminuer les coûts de production : 39 ou 40h payées 35, allongement de la durée du travail etc .
    — donc faire porter une partie significative des charges sociales sur la consommation et non sur la production : même à titre d’équité sociale, c’est à une population donnée de supporter dans son ensemble ses choix sociaux et non potentiellement les populations vers lesquelles nous exportons !
    — bien entendu diminuer les dépenses publiques
    Toutes ces pistes peuvent donner lieu à des simulations de modèles mathématiques, pour évaluer et doser chacun de ces paramètres. De tels modèles existent.
    Cordialement
    Denis Chaigne

  • Sans vouloir donner des leçons il me semble qu’il s’agit d’un débat dépassé. Il faut regarder les réalités et l’avenir de cette nouvelle révolution industrielle amorcée dès les années 1970 qui repose sur des principes simples énumérés ci dessous. A partir de là à chacun de jouer son rôle. C’est peut être trop demander à une société française passive et moutonnière.

    Les principes de la nouvelle révolution industrielle
    1- Remplacement de la force et des compétences des hommes par des machines
    2- Remplacement des sources d’énergie animée par des sources inanimées
    3- Utilisation de nouvelles matières premières remplaçant les matières minérales

    Les principes du développement économique
    1- La liberté
    2- Les méthodes
    3- La banalisation

    Ces 3 facteurs reposent sur le travail, l’ingéniosité et l’esprit d’entreprise

    Les principes du développement et la croissance d’une société industrielle
    1- Utilisation, gestion et construction des outils de production
    2- Création, adaptation et maîtrise de nouvelles techniques avec l’amélioration permanente et la recherche de l’innovation.
    3- Transmission du savoir et du savoir-faire aux jeunes générations par l’enseignement et l’apprentissage
    4- Sélection, promotion et rétrogradation des individus selon leurs compétences et leurs mérites
    5- Promouvoir la libre entreprise, l’esprit d’initiative, la concurrence et l’émulation
    6- Permettre aux individus de jouir des fruits de leur travail

    Corollaire
    1- L’égalité des sexes
    2- L’absence de discriminations sur des critères non pertinents de race, sexe, religion etc.
    3- Préférence à la rationalité scientifique

    Les principes des institutions sociales et politiques d’une société industrielle
    1- Garantie des droits à la propriété privée pour encourager épargne et investissement
    2- Garantie des droits à la liberté individuelle en les protégeant contre les abus de la tyrannie (confiscation par l’état) et des désordres privés (criminalité et corruption)
    3- Garantie du respect des droits de contrat explicite et implicite
    4- Gouvernement stable régi par des institutions connues du public
    5- Gouvernement juste, honnête, efficace, modéré et modeste maintenant un niveau minimal des impôts et évitant les rentes de situation ou de faveurs ou tous autres privilèges et gaspillages

    Corollaire
    1- Garantie par la loi de l’honnêteté
    2- Mobilité géographique et sociale
    3- Egalité plus grande sans tomber dans les excès

  • http://www.facebook.com/groups/gilbertlauret.sp/. Voilà comment relancer l’industrie en France et remettre le pays sur les rails du XXIème siècle.

  • je suis d’accord avec toi : ce n’est pas le "neo-colbertisme" qui va sauver l’industrie française, mais la compétitivité
    il n’est plus possible de la retrouver (imparfaitement et malsainement) par la devaluation comme jadis) : il faut donc massivement baisser le cout du travail et accroitre la flexibilité
    Le rapport gallois, qui a repris les preconisations de Jurgensen-Hirtzman (moyennant l’ampleur du "gap" passé et 100G€ tout de suite à 20 étalé sur 3 ans) montre la seule voie possible
    Agnes nous apporte 60G€ sur un plateau : reste 40 à trouver (mais attention "l’ardoise" croit avec le temps : une entreprise disparait en quelques mois, mais il faut une generation pour en batir une !)

  • J’arrive un peu par hasard sur ces réflexions tout à fait pertinentes qui ne concernent pas la France uniquement mais l’Europe entière.

    Pour moi les raisons de la désindustrialisation résident également dans la fiscalité écrasante. Voici comment je chiffre ce problème. Le prélèvement des impôts par l’Etat sur le PIB est de 35 % en Europe (UE), voire même 45% en France, contre 20% avant guerre.

    A mon échelle, je comprends cela comme ceci : si je fais un chiffre d’affaires de 10 millions d’euros TTC, je paie à l’Etat 3,5 millions en taxes en tout genre (Différentiel TVA, charges patronales, taxes diverses et impôts sur le revenu). Cela veut dire que je dois dédager une marge supérieure à 35% hors impôts. A 35% de marge, je paie donc l’intégralité à l’Etat soit ... 100% d’impôts. A moins de 35% je paie plus de 100% d’impôts. A terme, je ne peux tenir ce rythme qu’à une seule condition : ne plus réinvestir et maintenir l’outil jusqu’à l’obsolescence. Après, j’arrête la production et je passe négociant. Ca ne gène pas mes clients pourvu qu’ils aient le même service.

    Or, une industrie rapporte plus à l’Etat qu’un négoce (moins de charges sur le travail et moins de différentiel TVA).

    C’est ce glissement lent qui s’opère depuis 40 ans.

    Cette ponction finit par étouffer l’Etat, engagé dans un cercle vicieux.

    Il faudrait donc au plus vite relancer l’investissement. Si, sur les 3,5 millions donnés à l’Etat, j’avais pu sauver 1 million pour réinvestir, l’Etat gagnerait le double aujourd’hui.

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