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Course à l’Elysée : Macron disqualifié à l’étape Algérie

Par Claude Sicard,
le dimanche 19 février 2017

Rien n’est plus difficile pour un chef d’État français que de faire une visite officielle en Algérie : et a fortiori pour un candidat à l’élection présidentielle. C’est ce qu’a démontré le surprenant voyage quasi officiel que vient de faire Emmanuel Macron à Alger où il a été reçu avec beaucoup d’égards. C’était, pour Macron, le voyage à ne pas faire, car il a révélé que ce candidat à la présidentielle n’a pas réellement la pointure d’un chef d’État. Déclarer en effet, sur une chaîne de télévision à Alger, comme il l’a fait, que la colonisation « a été un acte de barbarie » et qu’il s’est agi « d’un crime contre l’humanité », est totalement déshonorant pour un représentant de la France, d’autant que ce candidat à la prochaine élection présidentielle a renchéri, disant : « La France a installé les droits de l’Homme en Algérie, mais elle a oublié de les lire ».

La presse qui a couvert son voyage a, par ailleurs, dévoilé qu’Emmanuel Macron est allé se recueillir sur la tombe de Roger Hanin, un acteur de cinéma, qui avait pour mérite, il est vrai, d’être le gendre de François Mitterrand. Il eût mieux valu qu’il allât déposer une gerbe au pied de la maison natale d’Albert Camus que les Algériens admirent et revendiquent comme étant l’un des leurs : c’eût été plus noble, et bien plus porteur de signification pour l’avenir des relations franco-algériennes.

Pourquoi tant d’erreurs de la part de ce candidat, des erreurs d’un premier de la classe qui n’a pas encore subi l’épreuve du feu, puisqu’il s’agit à la fois d’une totale méconnaissance de la psychologie et de la sociologie des musulmans, et d’une ignorance stupéfiante de l’histoire de notre pays. Mais peut-être n’apprend-on pas l’histoire à l’ENA ?

Méconnaissance tout d’abord de la psychologie des Arabes

Dans son ouvrage paru en 2004 « Que veulent les Arabes » Fereydoun Hoveyda, qui est né à Damas et a été ambassadeur d’Iran aux États-Unis nous dit, au chapitre intitulé « La mentalité arabe » : « Le système de valeurs bédouines toujours en vigueur dans les sociétés arabes repose sur quatre valeurs cardinales : l’honneur, le courage, la générosité et la solidarité tribale ». Pour un Français qui postule à l’accès aux plus hautes fonctions dans son pays, faire en pays arabe des critiques qui déshonorent à ce point son pays est un non-sens : c’est perdre son honneur et afficher que l’on se désolidarise des siens, dans un pays où le sens de l’honneur est une vertu fondamentale ainsi que celui de la solidarité tribale. Ce sont des propos déshonorants, inadmissibles de la part d’un homme briguant l’accès aux plus hautes fonctions dans son pays. Manifester de tels sentiments à l’égard des siens discrédite totalement un homme en pays arabe. Certes, on ne le lui dira pas, mais on devine que les Algériens ne manqueront pas, dorénavant, de soutenir ce candidat qui, en somme, est de leur bord.

La bonne attitude eût été, pour lui, de défendre l’œuvre colossale qui a été celle de la France en Algérie, un pays que les Français ont, en un peu plus de cent ans, sorti du moyen âge, un pays qui en fait n’existait pas. La France a rendu ce pays très prospère, développant en premier lieu comme c’est toujours le cas pour un pays jeune, l’agriculture, une agriculture qu’elle a portée techniquement à la pointe du progrès et qui alimentait abondamment les exportations du pays. Puis la seconde phase de développement, celle de l’industrialisation, avait été amorcée, avec notamment ce que l’on a appelé « Le Plan de Constantine ». Et la France avait su mettre en valeur les ressources pétrolières du pays, le gaz et le pétrole étant devenus aujourd’hui le poumon économique de ce pays, un pays qui doit à présent importer de la nourriture pour nourrir sa population. À l’époque de la « colonisation », il faut le noter, les Algériens n’avaient guère besoin d’émigrer en France pour échapper, comme c’est le cas à présent, à la misère. Tous les jeunes de ce pays ne rêvent, en effet, que d’une chose aujourd’hui : obtenir un visa pour aller s’installer dans l’ancienne métropole.

Ce que Emmanuel Macron aurait pu concéder, c’est que la colonisation a pu porter ombrage, effectivement, à la fierté des Algériens, encore que, comme nous allons le voir un peu plus loin, cet aveu ne se trouve pas très fondé pour quiconque connait l’histoire de la colonisation : la religion musulmane a été respectée tout au long de la période française, et la citoyenneté française a même été offerte aux musulmans algériens, et ce dès 1865, ce que tout le monde ignore. Le tort qu’ont eu, sans doute, les Français c’est de ne pas avoir converti les Algériens au christianisme : c’eût été le vrai moyen de faire que la politique d’assimilation réussisse. On se souvient que le Cardinal Lavigerie, le fondateur de l’ordre des « Pères blancs » avait dit à Mac Mahon qui était à l’époque gouverneur de l’Algérie : « ou bien on les convertit, ou bien on s’en va ». On a pu vérifier par la suite, que son analyse était exacte. Le Cardinal Lavigerie connaissait bien l’islam : on ne les a pas convertis, car notre République est laïque, et, finalement, nous sommes partis.

Grave méconnaissance, ensuite, de l’histoire de l’Algérie

La France n’avait, à l’origine, nullement l’intention de coloniser l’Algérie : elle entreprit simplement de mettre fin aux opérations de piraterie menées par les barbaresques à partir des côtes algériennes. Alger était, avant 1830, un repère de pirates esclavagistes. C’est l’enchainement des évènements qui conduisit à la colonisation de ce pays.

Au début du XVIème siècle, deux redoutables corsaires, les frères Barberousse, s’étaient installés à Alger. Ils allaient faire des razzias sur les côtes méditerranéennes de l’Europe, pillant et capturant de nombreux otages qu’ils monnayaient par la suite. Ils arraisonnaient sans cesse des bateaux en mer. Barberousse, redoutant les Espagnols, s’était placé sous la protection de la Grand Porte, et il était devenu à Alger capitan-pacha avec à sa disposition une flotte de plus de 300 voiles, bien plus puissante alors que la flotte française. Charles Quint s’en inquiéta dès 1535, allant libérer quelque 20.000 otages à la Goulette, en Tunisie ; mais ensuite, son expédition en 1541, pour prendre Alger échoua. En 1575, Cervantès et son frère Rodrigo, par exemple, furent capturés sur les côtes de Camargue et emmenés à Alger.

Ces actions de piratage se poursuivirent, sans arrêt, aux siècles suivants, et rien ne put freiner les activités de ces corsaires : ni les démarches diplomatiques, ni les bombardements d’Alger que firent à plusieurs reprises des flottes anglaises ou hollandaises. En 1816 une flotte britannique sous le commandement de Lord Exmouth ne parvint pas à débarquer. Napoléon lui-même, en 1808, avait envisagé d’aller mettre fin à ces actes de piraterie en méditerranée : il envoya secrètement en Algérie le chef de bataillon Broutin pour repérer sur place les lieux de débarquement possibles aux environs d’Alger. Finalement, c’est Charles X qui, prétextant de l’incident que l’on a appelé le « coup d’éventail », un coup donné au consul de France, sur son visage, par le dey d’Alger avec son chasse mouches, décida, en 1830, d’envoyer une flotte avec 30.000 hommes pour prendre Alger, et mettre ainsi un terme à la piraterie en Méditerranée. Le dey d’Alger capitula rapidement, et l’acte de capitulation fut rédigé très soigneusement. Il précisait que l’exercice de la religion musulmane resterait libre, que la liberté des habitants serait assurée, et que les femmes seraient respectées. En 1832, le jeune émir Abdel Kader se mit à attaquer les Français : on négocia avec lui le traité de la Tafna, et Abdel Kader régna ainsi tranquillement sur l’Oranie et sur une large partie de l’Algérois. Mais les combats reprirent, en 1840, l’armée française subissant de nombreuses pertes. Finalement, Bugeaud se rendit à l’Assemblée nationale à Paris : il expliqua que l’on ne pouvait pas envisager de maintenir indéfiniment un corps expéditionnaire de 100.000 hommes en Algérie, et, qu’en conséquence, il fallait envisager de faire de ces territoires une terre de colonisation. Après de longs débats à l’Assemblée, celle-ci lui donna son accord. C’est ainsi que l’Algérie devint une terre française : Abdel Kader, qui s’était réfugié au Maroc, demanda l’aman [1] : il lui fut accordé, et lui et sa famille furent envoyés au château d’Amboise. Napoléon III le libèrera, plus tard, en 1852.

L’origine de la conquête de l’Algérie méritait donc d’être sommairement rappelée ici, car, dans cette affaire, on a le sentiment qu’avant de demander à la France de se repentir de la colonisation de l’Algérie, il conviendrait plutôt que ce soient les Algériens qui aient à faire repentance pour avoir ainsi écumé les mers pendant trois siècles, pillant et rançonnant des chrétiens, au point qu’il fallut aller prendre finalement Alger pour que cessent ces pirateries dont toute l’Europe avait à souffrir. Lorsque le général Bourmont entra dans Alger il y trouva 7 tonnes d’or, 108 tonnes d’argent et quelques centaines de captifs. L’histoire nous indique que plusieurs ordres religieux, des Trinitaires, des Pères de la Mercy, et des Lazaristes se consacraient à racheter et à rapatrier les malheureux captifs aux mains des pirates d’Alger.

Un autre évènement, historique lui aussi, est à rappeler à Emmanuel Macron qui, probablement l’ignore, comme c’est le cas pour la plupart des Français. Un évènement pourtant d’une importance capitale, qui mérite d’être médité, tout particulièrement dans les circonstances actuelles où l’on voit des communautés musulmanes s’installer et se développer dans toute l’Europe. Après la conquête de l’Algérie, les musulmans algériens se trouvèrent pourvus de la nationalité française, mais pas de la citoyenneté. Celle-ci leur fut proposée quelques années plus tard, en 1865, par un senatus-consulte disant dans son article premier : « L’indigène musulman est français : néanmoins il continuera d’être régi par la loi musulmane. Il peut, sur sa demande, être admis à jouir des droits de citoyen français en étant régi par les lois civiles et politiques de la France ». Il y eut entre 1865 et 1899 seulement 1.131 demandes. Pourquoi un tel échec ? Simplement parce que l’accès à la citoyenneté française impliquait ipso facto l’abandon du statut civil musulman, les nouveaux français relevant obligatoirement, comme tous les autres, du code civil français. Il est clair que l’on butta sur l’islam pour que les Français musulmans d’Algérie devinssent réellement des Français. Ils voulurent rester des vrais musulmans. Certes le cheikh Abdel Kader avait déclaré : « Lorsqu’on est chrétien on doit vivre avec les chrétiens, et lorsqu’on est musulman, on doit vivre avec les musulmans ». Plus tard, d’autres tentatives furent faites pour assimiler les musulmans, mais elles échouèrent toutes.

Les relations entre la France et l’Algérie sont restées très tendues depuis l’accès à l’indépendance de cette ancienne colonie, une colonie qui était devenue légalement un territoire français doté de trois départements. Les jeunes Algériens sont éduqués dans une idéologie marquée par une forte hostilité à l’égard de l’ancienne puissance coloniale, et ils héritent de la fierté de leurs ainés d’avoir pu, par les armes, se soustraire au joug de leur colonisateur, un colonisateur comme vient de le dire Emmanuel Macron dans un discours à l’adresse de ses partisans, qui a « entrainé la négation du peuple algérien ». Les intentions de la France en s’installant en Algérie ne manquaient pas pourtant de noblesse : on se souvient qu’un homme comme Jules Ferry, connu pour son appartenance à la franc maçonnerie, avait fait en 1885 à l’Assemblée nationale un discours qui resta fameux, où il déclara : « Il y a un droit des races supérieures vis-à-vis des races inférieures : si nous avons le droit d’aller chez les barbares, c’est parce que nous avons le devoir de les civiliser ». La France apportait donc aux peuples restés en retard en matière de développement les bienfaits de la civilisation occidentale.

Le monde depuis a évolué, et les civilisations sont considérées aujourd’hui comme toutes égales ; il n’y a plus sur terre des blancs, des jaunes, et des noirs, mais, nous disent les scientifiques, une seule et même race. Il eut été plus raisonnable, donc, pour Emmanuel Macron, de s’en tenir à des vérités historiques en marquant sa solidarité indéfectible avec les siens, plutôt que de courber l’échine, ce qui ne l’aurait nullement empêché d’afficher sa volonté de bâtir, si telle du moins est sa conviction, un avenir commun avec l’ancienne colonie. Les Algériens reconnaissent, en leur for intérieur, l’œuvre de la France en Algérie, une France qui leur a même offert, un jour, d’être des Français à part entière, ce qu’ils ont refusé pour conserver leur identité. Ferhat Abbas qui a mené tout au long de sa vie une lutte acharnée pour l’indépendance et qui fut le président du premier gouvernement algérien, le GPRA, n’a pas manqué de reconnaitre lui-même que « la France n’a pas colonisé l’Algérie, elle l’a fondée ».

Et le fameux écrivain algérien Boualem Sansal qui a occupé dans son pays la haute fonction de directeur de l’Industrie, a écrit dans un de ses ouvrages : « En un siècle, à force de bras, les colons ont d’un marécage infernal mitonné un paradis lumineux. Seul l’amour pouvait oser un pareil défi ».

Claude Sicard
Auteur de “Le face à face islam chrétienté : quel destin pour l’Europe ?”, et “L’islam au risque de la démocratie” (Ed. F.X de Guibert).


[1Terme arabe utilisé surtout au moyen âge pour désigner la garantie donnée à un adversaire qui se soumet d’avoir la vie sauve, d’être pardonné.

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