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Chiffres du chômage : une autre vision
Le désastre français s’aggrave

Par Dominique Mercier,
le dimanche 15 décembre 2013

Les statistiques officielles disent que le taux de chômage atteint aujourd’hui environ 11% de la population active, c’est-à-dire de la population en emploi ou reconnue comme chômeurs. En réalité il est possible de démontrer que le chômage « réel » c’est-à-dire le nombre de personnes sans emploi qui seraient disposées à prendre un emploi est toujours environ du double. Cette réalité est d’autant plus vraie en France que notre déficit d’emplois privés continue d’augmenter, de pair avec une « réserve » d’inactifs considérablement plus élevée que celle des nos voisins allemands ou anglo-saxons.

A partir des données d’Eurostat, du BIT, de l’INSEE et de l’ONS, il a été calculé pour 2012 la répartition en millions de la population en âge de travailler [1] des trois pays : France, Allemagne, Royaume-Uni. Les résultats sont présentés ici, utilisant une palette de couleurs allant du vert au rouge foncé. Ces couleurs vont - de manière très schématique - de la situation la « plus souhaitable » à la situation la « moins souhaitable ».

> En vert : emplois privés à temps plein ou temps partiel volontaire [2]
> En jaune : emplois privés à temps partiel involontaire [3]
> En orange : emplois publics [4]
> En rouge : chômeurs au sens du BIT [5] + inactifs qui aimeraient travailler mais ne cherchent pas de travail + inactifs cherchant un emploi mais n’étant pas disponibles dans les 15 jours
> En rouge foncé : inactifs ne désirant pas travailler

Source : Eurostat, BIT, INSEE, ONS, chiffres bruts 2012 ou estimés à partir de ceux de 2011.
Source : Eurostat, BIT, INSEE, ONS, chiffres bruts 2012 ou estimés à partir de ceux de 2011.
Source : Eurostat, BIT, INSEE, ONS, chiffres bruts 2012 ou estimés à partir de ceux de 2011.

Ce qui frappe d’emblée, ainsi que cela a été détaillé davantage dans un article antérieur, c’est notre retard persistant en emplois privés. En proportion, ce retard est un peu moins important avec le Royaume-Uni qu’avec l’Allemagne, mais plus pour longtemps. Les réformes engagées en 2010 par Cameron ont en effet enclenché un cercle vertueux dont le pays n’a pas fini de voir les fruits. Entre mi-2012 et mi-2013, l’emploi privé britannique a continué d’augmenter de 380.000 et le nombre d’emplois publics a encore diminué de 104.000 [6]. La croissance atteindra 1,4% en 2013 - contre une prévision de 0,2% pour la France [7] - et 2,4% en 2014, selon des chiffres révisés à la hausse par l’Office for Budget Responsibility.

Comment estimer le « chômage réel » ?

Même si le taux de chômage français (10,9%) est plus élevé que le taux de chômage allemand ou britannique (5,2 et 7,5% respectivement d’après les derniers chiffres d’Eurostat) le taux de chômage officiel ne représente que la partie émergée de l’iceberg. Il en est pour preuve que le Bureau des statistiques du travail américain, à la différence de l’INSEE, ne publie pas qu’un seul taux de chômage mais il en publie six. Le dernier, « U6 », constitue ce que certains appellent « the real unemployment » [8]. En plus des chômeurs officiels, ce taux comprend les emplois à temps partiel involontaires, il comprend également les personnes qui, à l’heure actuelle, ne travaillent ni ne recherchent d’emploi mais qui veulent travailler, sont disponibles pour un travail et ont recherché un emploi dans les 12 derniers mois. Aux États-Unis ce taux est toujours environ le double de celui du chômage officiel : il est ainsi actuellement de 13,2%, contre 7% [9] pour le chômage officiel.

A partir des bases de données internationales, il est possible de calculer le « U6 » français. Nous disposons grâce à Eurostat des « temps partiels involontaires » [10], nous disposons également des « inactifs qui aimeraient travailler mais ne cherchent pas d’emploi » [11]. Ainsi pour la France, le taux de chômage « U6 », si l’INSEE le publiait, serait non pas de 10% en 2012 mais de 17% soit près de 5 millions de personnes.

Néanmoins, comparativement aux autres pays, notre proportion d’inactifs « qui aimeraient travailler mais ne cherchent pas d’emploi » est extraordinairement faible. On voit sur les graphiques du Royaume-Uni et de l’Allemagne que cette population est aux trois quarts aussi nombreuse que la population de chômeurs officiels, respectivement 1,6 et 2 millions de personnes, alors qu’elle n’est que de 0,5 million en France.

Eurostat ne donne malheureusement aucune explication sur la manière dont les inactifs sont classés par catégories. Cela laisse à conclure, soit à un problème de formulation/manipulation/ compréhension du questionnaire par les enquêtés, soit à une aversion typiquement française pour le travail, soit enfin à l’effet pervers de notre système d’aides sociales trop généreuses.

Les différentes études sur l’effet des aides sociales sur le désir de travailler incitent à penser que c’est la dernière hypothèse qui est la bonne. Ces études montrent que le désir de travailler est directement corrélé au gain supplémentaire engendré par le travail. Or, d’une part les aides sociales et indemnités sont plus importantes en France que chez nos voisins. D’autre part la conjoncture économique plus morose et les charges plus élevées sur les entreprises pèsent à la baisse sur les salaires nets. Parmi les personnes « ne voulant pas de travail » un grand nombre d’entre elles désireraient vraisemblablement travailler, soit si les aides sociales diminuaient, ou soit si le contexte économique leur offrait une réelle opportunité.

Il est par ailleurs intéressant de constater que les derniers chiffres d’augmentation significative de l’emploi en France confirme la règle que pour un chômeur, il y a presque une personne supplémentaire qui veut un emploi. Entre mars 1997 et mars 2001, l’emploi en France a augmenté d’environ 1.500.000 et le nombre de demandeurs d’emploi a diminué d’environ 800.000. [12]

Si l’on ajuste les chiffres en fonction de ceux du Royaume-Uni, de l’Allemagne et des États-Unis, on a 2,1 millions d’inactifs ne cherchant pas de travail mais qui aimeraient travailler. En faisant ce calcul, le taux de chômage réel « U6 » n’est plus de 17% mais de 21%.

Chômage privé

Certains commentateurs sur Internet remarquent qu’il est d’ailleurs peu pertinent d’inclure les emplois publics dans le calcul du chômage puisque par définition les fonctionnaires ne peuvent pas être touchés par le chômage. Ainsi si l’on calcule le « taux de chômage réel du privé », il n’est plus de 21% mais de 26%, soit plus du quart du secteur privé, contre 0% de chômage pour le public.

Tableau récapitulatif

Données 2012France
Taux de chômage officiel 10%
Taux de chômage réel avant retraitement 17%
Taux de chômage réel après retraitement 21%
Taux de chômage réel du secteur privé après retraitement 26%

[115-64 ans (norme internationale). Pour le Royaume-Uni, 800.000 inactifs n’ont pas été représentés car ils figurent sur Eurostat comme ne donnant « aucune réponse » sur la raison de leur inactivité.

[2La raison principale du temps partiel n’est pas de n’avoir pas trouvé d’emploi à temps plein.

[3La raison principale du temps partiel est que la personne n’a pas trouvé d’emploi à temps plein.

[4Y compris les emplois publics hors statut de fonctionnaire.

[5Le chômage au sens du Bureau international du travail (BIT) comptabilise les personnes en âge de travailler (conventionnellement 15 ans ou plus) qui :
1°) n’ont pas travaillé, ne serait-ce qu’une heure, au cours de la semaine de référence ;
2°) sont disponibles pour travailler dans les deux semaines ;
3°) ont entrepris des démarches actives de recherche d’emploi dans le mois précédent, ou ont trouvé un emploi qui commence dans les 3 mois.
Source : http://travail-emploi.gouv.fr/etudes-recherches-statistiques-de,76/statistiques,78/chomage,79/les-mots-du-chomage,1413/le-chomage-au-sens-du-bit,9575.html

[7Chiffres du FMI d’octobre 2013

[8« U-6= Total unemployed, plus all persons marginally attached to the labor force, plus total employed part time for economic reasons, as a percent of the civilian labor force plus all persons marginally attached to the labor force. Persons marginally attached to the labor force are those who currently are neither working nor looking for work but indicate that they want and are available for a job and have looked for work sometime in the past 12 months. Discouraged workers, a subset of the marginally attached, have given a job-market related reason for not currently looking for work. Persons employed part time for economic reasons are those who want and are available for full-time work but have had to settle for a part-time schedule . » Source : http://www.bls.gov/news.release/empsit.t15.htm

[10On a considéré que tous les temps partiels dans le public étaient des temps partiels volontaires. Tous les temps partiels sur ce graphique sont donc considérés comme étant du secteur privé.

[11Il n’est pas précisé ici qu’ils en ont recherché dans les 12 derniers mois mais le FMI l’a utilisé en 2010 pour calculer le « marginally attached workers » (cf. note 7 ci-dessus) du « U6 » de pays européens. http://www.imf.org/external/pubs/ft/weo/2010/01/pdf/c3.pdf

[12Ceci est expliqué par Bernard Zimmern, dans Les fabricants de chômage, Plon, 2002, p.61.

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